Entendre

samedi 6 novembre 2010

Manif virtuelle

http://www.lacimade.org/minisites/pourquellenepassepas/rubriques/158-Manifestation-virtuelle-jusqu-au-S-nat?page_id=2868

Pour les fainéants scotchés derrière leur clavier jusqu’à pas d’heure, la Cimade propose une manif virtuelle destinée à protester contre le projet de loi sur l’immigration, dite « loi Besson », ce qui est faire bien des honneurs à ce sinistre de l’immigration nazionale socialiste et de l’identité choisie par le petit Nicolas, ex-PS, actuellement UMP, et probablement futur FN… qui n’en mérite pas tant.

À ce sujet, je retrouve une citation amusante de ce girouettesque traître, extraite d’un bouquin qu’il a écrit (ou plus probablement fait écrire) avant de tourner sa veste pour aller lécher le cul du petit Nicolas :
« En supprimant ou en restreignant fortement les principaux dispositifs de régularisation, Nicolas Sarkozy se prive des outils permettant une régularisation au fil de l’eau et évitant ainsi les régularisations de masse. En d’autres termes, Nicolas Sarkozy fabrique des sans-papiers, lui qui prétend lutter contre l’immigration clandestine ! »

Bon : pour l’instant, il reste encore un espoir, et du travail pour la plupart des Français, qui ne seraient pas fâchés que les migrants soient traités avec un peu d’humanité, et qui ne sont pas tellement favorables aux charters de Maliens et à l’expulsion violente des Roms ou des Afghans réfugiés dans la patrie des droits de l’homme.

Car, si les députés, majoritairement à la botte du petit Nicolas, ont voté ce texte de loi, il reste à le faire passer devant le Sénat, ce qui pourrait être plus difficile puisque l’UMP n’y est pas majoritaire.

On peut donc essayer de réveiller un peu nos sénateurs endormis en participant à cette manif virtuelle.
L’inscription est gratuite.

Rien n’est encore perdu !

http://www.lacimade.org/minisites/pourquellenepassepas/rubriques/158-Manifestation-virtuelle-jusqu-au-S-nat?page_id=2868

jeudi 4 novembre 2010

Aide médicale d’état (et cinéma…)


L’AME, Aide Médicale de l’État, va devenir payante.

De quoi s’agit-il ?

Jusqu’à récemment, les étrangers en situation irrégulière (comme toute personne sans ressource habitant en France) pouvaient bénéficier de soins médicaux gratuits.

En situation irrégulière ?
Ben oui : quand on est contraint de quitter son pays parce que son père, sa mère, ses frères et sœurs, sa femme et ses enfants ont été tués par l’armée, ou les rebelles, ou la malaria, ou la famine, ou les tsunamis, on n’a pas toujours le temps de demander un visa pour partir ailleurs. On peut donc se retrouver en France « sans papiers ». C’est interdit. L’OFPRA, qui délivre à certains migrants les papiers nécessaires (s’ils sont reconnus comme « réfugiés » pouvant bénéficier du droit d’asile) ne va pas toujours très vite. Et n’accepte pas tout le monde. Et il n’est pas toujours facile de se faire comprendre quand on ne parle que le tchétchène ou le tamoul.

Il se trouve donc sur le territoire français des gens qui n’ont pas le « droit » d’y être, mais qui souvent travaillent (pour subsister), et même paient des impôts. Et il arrive parfois que ces gens soient malades.

Il faut du courage pour aller demander des soins dans ces conditions, parce qu’on a toujours peur de se faire expulser manu militari (ou manu gendarmeri) après un court séjour en centre de rétention administrative. Surtout quand on risque d’être renvoyé dans un pays en guerre, ravagé par les tremblements de terre, et où sévit le choléra.

Puisque j’en suis aux centres de rétention, j’en profite pour faire de la pub au film « Illégal », sorti récemment sans grande publicité.

Illégal est un film admirable qui décrit dans le détail la vie en centre de rétention administrative, depuis l’arrestation dans la rue jusqu’aux tentatives d’expulsion musclée.
C’est un film fort et poignant, à voir et à faire voir à nos ministres, à nos députés, à nos dirigeants, et surtout à nos enfants (pas les trop petits : il y a des scènes très dures), pour qu’ils sachent ce que notre gouvernement essaie de (et a intérêt à) nous cacher.
Les permanents de la Cimade que je connais confirment l’authenticité de l’ambiance.
Ne pas se faire trop d’illusion devant la fin presque heureuse…

Fin de la pub.

Certains étrangers en situation irrégulière arrivaient pourtant à se faire soigner… gratuitement, grâce à l’AME.

« C’est terminé » ont dit nos députés de la majorité UMP libérale avancée et même avariée : désormais, il faudra payer pour être soigné. Non mais ! Déjà qu’on leur offre le gîte et presque le couvert, faudrait quand même pas qu’ils abusent. C’est le contribuable qui paie, et il n’aime pas ça. Si ça continue on ne sera pas réélus.

Donc, aux difficultés administratives vont s’ajouter les difficultés financières. Des gens qui gagnent (au noir, bien obligés) 500 euros par mois ne sont peut-être pas prêts à payer 30 euros pour soigner une petit toux fiévreuse. Au lieu d’être traités rapidement pour leur tuberculose, ils vont donc se retrouver très malades, et très contagieux, provoquant ainsi des dépenses bien supérieures à ce qu’aurait pu coûter un traitement précoce.
La plupart des médecins sont verts de rage.

On va bientôt les laisser crever sur le bord de la route (les migrants, pas les médecins, essayez de suivre un peu)…

Ce sera bien fait pour eux. Après tout, comme dirait Jean-Marie, on ne leur a pas demandé de venir chez nous !

mercredi 20 octobre 2010

La Gloire et la rivière… et bien d’autres encore


Les (trop rares) visiteurs de ce blog se souviennent peut-être du témoignage poignant d’une permanente de la Cimade, publié ici-même il y a un an sous le titre « La Gloire et la rivière ».

Un livre vient d’être publié chez Actes Sud, intitulé Chroniques de rétention.
Outre cet admirable texte, il comprend 86 autres témoignages de divers intervenants de la Cimade en centre de rétention.

Un ouvrage important qui raconte des témoignages vécus, pour savoir ce qui se passe, ce qui se vit dans ces centres dont la plupart des Français ignorent tout… jusqu’à leur existence même.


Voulez-vous seulement savoir ?

La liste que le policier accroche chaque matin dans la zone des retenus : allez-y, courrez, ce matin… votre nom peut-être : Vol Roissy R2C AF2184 10 h 40 Kinshasa. Hier, c’était le tour du Pakistanais qui vous dépannait en cigarettes. Aujourd’hui, c’est le vôtre. Les recours épuisés. Le soutien enrayé. L’insupportable qu’on vous oblige à supporter et l’espoir qui étouffe sous des procédures marécageuses. Il vous reste votre corps et parfois le choix entre l’hôpital si vous avez le courage de vous faire mal, la prison si vous avez l’audace de vous débattre ou l’avion si vous abandonnez.

Environ 35 000 étrangers sont enfermés légalement ou illégalement dans les centres et locaux de rétention chaque année.

Depuis 25 ans, La Cimade est à leurs côtés à l’intérieur des murs. En 1984, les intervenants se comptaient sur les doigts d’une main. En 2009, nous étions près de 70. Cette mission de défense des droits des étrangers et de solidarité active est unique en Europe. Loin d’être une caution à la réalité catastrophique de la rétention, cette force de regard et de réaction a été remise en question par l’État à la fin de l’année 2008. Sans doute avons-nous trop défendu. Trop parlé.

Il est temps de témoigner.

Humour noir, analyse politique, poésie, dialogues, anecdotes : loin des clichés irréels, des images médiatiques ou des communiqués de presse, nous, intervenants de La Cimade, avons décidé de prendre les mots comme on prend les armes.

samedi 29 mai 2010

Trois en un

Filed under: Migrants, Musique, Publicité, Société — Étiquettes : , , — Jean-Luc @ 10:33


L’association « Rock sans papiers », la Cimade, la Ligue des droits de l’Homme, RESF, la CFDT, la CGT et quelques autres organisations anarcho-gauchistes, soutenues par la mairie socialo-communiste de Paris, organisent un événement à triple détente :

1- Un super-méga-concert rock à Bercy le samedi 18 septembre à 19 h.

2- Une bonne action : ce concert de soutien aux travailleurs et familles sans papiers servira à soutenir les travailleurs et familles sans papiers.

3- Un appel à signer une pétition de soutien aux travailleurs et familles sans papiers.

Être sans papiers n’est pas une maladie honteuse et incurable. C’est un état en général involontaire, dans lequel n’importe qui peut se trouver en essayant de fuir la misère ou les persécutions. Cela se soigne très facilement : il suffit que la société (notre société, eh oui !) qui exploite sans pitié les travailleurs sans papiers leur donne des papiers.
En plus, cela coûterait infiniment moins cher que de les expulser dans des conditions  souvent tragiques.

Cerise sur le gâteau : si vous commandez vos places avant le 30 juin, vous bénéficierez d’un tarif préférentiel (25 € au lieu de 29 €).

Cet événement et l’appel associé sont décrits en détail sur le site  :

http://www.rocksanspapiers.org/

dimanche 28 mars 2010

Arben

La lettre qui suit m’a été transmise directement par l’intervenant de la Cimade qui en est l’auteur.
Je recommande, dans la même série, la lecture de « La Gloire et la rivière », et « Tant que nos frères marcheront »

Le 27 mars 2010


Arben,

Je te fais parvenir cette lettre à la dernière adresse où j’ai su que tu étais domicilié, en espérant que tu y passes au moins de temps en temps. Je ne sais pas où tu es, et je me demande si tu le sais toi-même, au regard des nécessaires déplacements et astuces maquisardes qu’imposent la vie clandestine. J’ai eu quelques nouvelles de toi par Anton. Il m’a dit que tu travaillais parfois à Rungis, mais le rythme de mes activités ne me permet pas d’essayer de te croiser là-bas. J’espère que le travail au noir te permet tout de même de gagner de quoi manger. L’autre jour, au centre de rétention, un gars m’a dit qu’il était payé 180 euros par mois pour 60 heures de travail par semaine, et ce depuis trois ans. Je suis navrée Arben, navrée de tout ce que tu subis ici, dans mon pays qui s’auto-mutile et s’ampute chèrement des membres qui le composent de fait. Et quand je dis chèrement, mon ami, je choisis le mot. Ce que cela coûte de trahison, de déloyauté, de violence… c’est insensé. Ce que cela coûte d’argent aussi. Le prix d’une seule expulsion te permettrait de vivre deux ans sans trop de difficultés. Plus de vingt mille euros par expulsion en moyenne. Ceci dit, comme dirait ta sœur, il manqu’rait plus qu’ce soit gratuit.

Je peux, quant à moi, te donner de minces nouvelles. La Cimade vit des moments aussi durs qu’historiques, tu es au courant de tout ça par Anton à ce qu’il paraît. Plus que de la créativité, je crois qu’il nous faut du courage. Il y a deux semaines, je suis allée passer un peu de temps avec les travailleurs sans-papiers de Massy qui en sont maintenant à six mois de grèves… où trouvent-ils la force ? Nous échangions et l’un d’eux a dit, alors que George expliquait les galères des négociations en haut lieu : « Nous sommes avec vous, comme vous êtes avec nous ». Arben, je t’assure qu’un frisson m’a traversée à cause de la justesse de son propos. À cause de l’air que cela donnait à mes poumons. Il sous-entendait par là que si nous les soutenons, c’est qu’ils nous soutiennent aussi, et que la lutte ainsi, devient possible, par cet équilibre solidaire de partage. C’est toute la différence entre s’interposer et venir en renfort il me semble, mais j’ai encore beaucoup à découvrir concernant ces notions.

Plus que te donner des nouvelles, je voulais te prévenir d’une chose très inquiétante dont tu as dû entendre parler peut-être. Bientôt, le ministre va faire ouvrir le camp d’internement du Mesnil Amelot, à côté de Roissy.

Arben… je voudrais t’en parler non pour t’alarmer inutilement, mais pour te demander de faire bien attention à toi là où tu es. Évite les gares et les transports en commun autant que tu peux. Si tu dois en user, prends toujours un ticket. Dis à ta sœur de faire attention aussi, dis-le à son mari, et qu’ils fassent attention aux enfants, qu’ils se rapprochent du réseau éducation sans frontières. Car s’ils se font arrêter, il faut que quelqu’un s’en inquiète rapidement et donne l’alerte : les choses vont très vite dans les centres de rétention.

Arben, ce camp peut contenir 240 personnes d’un coup, les enfants y compris, les familles. Oui, il y a six baraquements, dont un pour les familles. L’autre jour, à la conférence de presse que la Cimade a donnée avec le Réseau Migreurope, le syndicat des avocats de France, et le syndicat de la magistrature, Damien a parlé de chauffe-biberons, de tables à langer. Sur le moment, mes oreilles de poète n’ont pas pu faire le lien entre les barbelés et les chauffe-biberons. Ma conscience a dû prendre le relais et j’ai eu froid d’un coup. Imaginer Bogdan, ton petit neveu d’à peine un an, dans ce  camp de merde… j’ai eu froid. D’ailleurs si tu en as l’occasion, passe le bonjour pour moi aux trois enfants de ta sœur. Anton m’a dit que le plus grand est premier de sa classe, malgré ses évidentes difficultés à dormir et à se concentrer. Je suppose que tous les enfants de Sarajevo qui ont vu ce qu’il a vu, luttent de même et portent en eux les mêmes ruines. Il faut que le temps passe, j’imagine.

Si par malheur, tu devais être arrêté, et le risque est fort tu le sais, il faudra que tu essayes d’aller trouver mes collègues de la Cimade. Je t’en prie Arben, ne te décourage pas… ce camp va te sembler insurmontable : c’est un camp anti-émeute, avec des détecteurs de mouvements, une tour de contrôle, des haies épineuses qui séparent les baraques les unes des autres pour que les gens ne puissent pas se regrouper et se solidariser. Tout est fait pour neutraliser une quelconque réaction humaine. Il n’y a d’accès libre à rien. Pas de contact direct avec les policiers ou les intervenants… seulement des interphones vidéos, des portes hachoirs à passer en montrant un badge ou un numéro de PV. À l’intérieur, les gens sont appelés par leurs numéros de PV, oui. Tu te rends compte ?

Moi j’en crève, que cela ait lieu sans qu’on ne réagisse. Pendant que les familles sont enfermées arbitrairement, loin du regard de tous, disparaissant sous un chiffre, les français ont l’œil rivé sur les reportages d’Arte évoquant le moment le plus violent de l’Histoire de l’Europe, en se demandant comment il fut possible d’ainsi déshumaniser des masses. Je te le dis Arben : j’en crève. Je le refuse catégoriquement et j’accuse tout net le ministre de crime de déshumanisation sous couvert d’une politique plus que douteuse.

Tout ceci me fait penser à la discussion que nous avions eu tous les deux l’année dernière, le soir de la fête de la musique. Tu n’avais pas vraiment répondu à mes arguments, et je suppose que cela tenait aussi à ta difficulté de parler de la guerre… et peut-être un peu au taux d’alcoolémie dont nous étions tous deux les innocentes victimes. T’en rappelles-tu ? Tu avais commencé par parler des différentes formes de dictatures, et nous avions fait plusieurs digressions pour en arriver à la question de la Shoa et je t’avais dit la chose suivante : il me semble bien qu’outre le traumatisme collectif en Europe, le fait même que la Shoa ait eu lieu a fait changer notre seuil de tolérance, notre rapport à la gravité de beaucoup d’évènements. J’ai la sensation que l’on ne parvient plus à dire que toute forme de déshumanisation est grave, et celle-ci pas plus qu’une autre. Différemment, mais pas plus. L’être humain étant sacré, nous ne pouvons nous contenter de peu. Dans la dernière interview d’Éric Besson que j’ai vue, il faisait cette citation : « Quand je me regarde je me désole, quand je me compare, je me console ». Comment peut-on avoir aussi peu d’ambition humaine ? Comment peut-on se dire qu’il est désolant d’être violent, mais que puisque les autres le sont aussi, on peut se permettre de l’être à son tour ? Mon ami je te le dis, j’étais perplexe au départ, maintenant je suis carrément inquiète. Et je ne suis pas la seule. Comment allons-nous pouvoir vous aider tous ? Comment stopper cette course complètement irréfléchie bien que très construite, cette course vers la déshumanisation progressive de toute une partie de la population qui vit dans le pays ? L’enfermement massif à un rythme que personne ne peut suivre, même pas les flics et l’administration, tant il est soutenu. Un rythme qui produit tellement d’erreurs, d’illégalités et qui fait peu à peu disparaître la réalité des êtres humains dans leur complexité.

Et ce gamin français, que doit-il comprendre quand il voit son père menotté, enfermé et amené à l’aéroport sous les coups ? Arben… comment cet enfant va-t-il grandir ? Quelle rage, quelle peur, quelle colère aura-t-on ancrées en lui ?

Si tu te trouves dans ce camp, essaye d’aller trouver mes collègues. Ils seront là, tu sais. Ils seront là comme ils peuvent et pour chacun autant que faire se peut. Essaye de toutes tes forces d’accéder à eux, malgré les flics, les portes hachoir, les heures d’attente et malgré ta peur. Ne te décourage pas, ne perds pas espoir. Donne-leur mon nom pour que je puisse les aider aussi. Ils n’auront pas plus de dix minutes à t’accorder. Dix minutes pour apprendre à te connaître, pour essayer de rassembler les documents que tu dois avoir éparpillés exprès entre tes différents points de chute, pour rédiger ton recours devant le tribunal et refaire ta demande d’asile. Dix minutes. Tu seras perdu dans un flot d’autres gens, tous aussi dans la merde que toi. Heureusement que tu es complètement francophone et que tu sauras rapidement leurs donner les informations importantes. Il faudra travailler vite et juste, mais ce sera sans aucune garantie, tu le sais, nous en avons déjà beaucoup parlé ensemble.

Je pourrais essayer de venir te voir en visite, mais ce camp a été construit loin de tout. Pour y aller, il faut avoir du temps, et même de l’argent puisque rien que le billet de RER pour s’y rendre coûte 16 euros. La dernière fois que tu avais été enfermé, c’était au centre de rétention de Vincennes je crois, tu avais été entendu par des magistrats à Paris… j’avais pu me déplacer. Pour ce camp-là, le ministre a fait un tribunal à l’intérieur, avec un village judiciaire. Cela va te faire rire… rien que la connexion informatique sécurisée nécessaire à la bonne marche de ce tribunal coûte à elle seule 200.000 euros par an. De toute façon, sur ce point, on en revient encore à ce que dit ta sœur.

Quoi qu’il en soit, les bâtiments sont très difficiles d’accès. C’est ainsi que l’État éloigne ses agissements du regard de la société civile, et des familles des gens qui sont enfermés. Tout ça est négligemment jeté dans un coin d’obscurité, au milieu des champs, loin de l’activité de Paris, tu seras coincé entre les barbelés, les caméras, les détecteurs de mouvement, les flics, et les avions qui décollent. En t’écrivant tout ceci, Arben, je te l’assure, j’ai l’impression d’être dans un cauchemar. Je ne comprends pas. Je sais bien que ce qui sera difficile ne sera pas l’expulsion… car tu sauras  trouver une filière et au moins quitter rapidement Sarajevo. Peut-être iras-tu en Roumanie, où tu pourras te mettre en sécurité quelques mois chez Ion et Nicoletta. Ce qui te ravagera, c’est ce traitement inhumain qui ferait disparaître les traits de n’importe quel visage. C’est ce métal glacial partout, le bruit des avions qui décollent, l’odeur du kérosène, les cris des enfants qui jouent au ballon entre deux barbelés pendant que les flics préparent le fourgon pour les emmener à l’aéroport… un vol vers Colombo, Kinshasa ou Kaboul, là où les bombes, et l’armée les attendent.

Il faudra tenir le coup. Je ne sais pas comment, mais il faudra que tu tiennes. Le droit pourra peut-être t’aider, mais peut-être pas. Tu sais, je m’occupe en ce moment d’une dame française dont le mari a été expulsé l’an dernier. Il ne parvient pas à obtenir de visa depuis, malgré le fait que sa femme soit sourde et qu’ils aient un enfant français de 12 ans à charge. Figure-toi que la préfecture, dans sa réponse à notre recours devant le Conseil d’État a déclaré : « Le requérant ne prouve pas de communauté de vie avec son épouse depuis son expulsion vers la Tunisie ».

Non mais franchement… Je suis navrée. Alors tu vois, au milieu de ça le droit n’a pas grande force. S’il faut aller jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour avoir le droit de vivre avec son mari dans son propre pays, je dis que toutes les limites sont largement dépassées. Et encore, c’est une manière très correcte de le dire.

Du coup, comme ce camp est supposé commencer son obscure activité lundi prochain, nous allons tous nous y rendre pour une grande manifestation. Tu connais déjà les cercles de silences, cette initiative géniale lancée par les franciscains, eh bien nous allons en faire un là-bas. Pour ma part, je suis tellement déstabilisée par tout ça, que pour le moment, je ne vois rien d’autre à faire que de me tenir en silence devant ce camp indigne, que l’État va utiliser en notre nom, puisque c’est nous qui l’avons élu. Enfin je ne reviens pas là-dessus, parce que je vais finir par m’énerver.  Je voudrais qu’il soit possible que nous nous tenions debout tous les deux côte à côte, mais j’espère vraiment que tu ne vas pas faire la bêtise de venir : il y aura des flics partout et tu dois penser à toi. Non seulement tu ne peux plus t’engager, mais tu dois en plus penser à ta propre protection.

Arben, je ne sais pas où tu es, et j’espère que tu ne t’es pas fait arrêter. Mais en attendant, je voudrais te le redire : si tu n’as pas d’endroit où aller, si tu n’as pas de quoi manger, viens à la maison. Il y a pour toi un lit, et un double de mes clés.

Je t’embrasse, ainsi que ta sœur et ton beau-frère. Ne cessez pas d’espérer, tant que vous pouvez, ne cessez pas.

Un intervenant de la Cimade

lundi 22 mars 2010

Silence, on enferme en vrac pour expulser en série

Filed under: Migrants, Politique, Société — Étiquettes : , , , , — Jean-Luc @ 9:06


Le Mesnil-Amelot disposait déjà d’un centre de rétention administrative.
À la fin du mois, il en aura trois.

Ce sont en effet deux nouveaux centres de rétention qui sont construits sur cette commune de 875 habitants, proche de Roissy (commode pour emmener les expulsés dans l’avion), et qui doivent être inaugurés le 29 mars 2010.

Pourquoi deux ? Parce que cette nouvelle construction offrira à nos frères migrants 240 places (un record en France) alors que la loi interdit qu’un centre dépasse 140 places. Éric Besson prétend donc qu’il y a là deux centres côte à côte. Cela lui permet de contourner la loi à peu de frais. Pourquoi pas envisager un centre de 1000 places, en prétendant qu’il y en a sept ?…

On se dirige peu à peu vers une industrialisation de la rétention et de l’expulsion.

La Cimade (entre autres…) appelle les citoyens et les élus à se mobiliser et à venir se joindre à un cercle de silence exceptionnel qui se tiendra le lundi 29 mars à 13 h 30 devant le nouveau centre du Mesnil-Amelot.

Une pétition reste également disponible pour ceux qui tiendraient à exprimer leur mécontentement.

S’il en reste !

jeudi 4 février 2010

Centre de rétention administrative… Tiens, un nouveau ? Non : deux

Filed under: Migrants, Société — Étiquettes : , , , — Jean-Luc @ 23:18

> Pétition et informations sur le site de la campagne


ADDE – Comede – ELENA-France – Emmaüs – Gisti – La Cimade – Ligue des droits de l’homme – Migreurop – MRAP – Réseau Education Sans Frontières – Secours Catholique – Syndicat des Avocats de France – Syndicat de la Magistrature

Centre de rétention du Mesnil 2 :
non à l’ouverture d’un camp d’internement des étrangers !

Alors que les audiences du procès des inculpés de l’incendie du centre de rétention de Vincennes se poursuivent, l’administration s’apprête à créer à nouveau les conditions d’un drame.

La construction du nouveau centre de rétention du Mesnil-Amelot (77) est achevée. L’ouverture est prévue dans quelques semaines. Avec 240 places de rétention, ce centre sera le plus grand de France. Il s’ajoutera au premier centre de rétention du Mesnil-Amelot qui compte déjà 140 places.

L’entrée en fonction de ce véritable camp marque une nouvelle étape de ce que les associations de défense des droits des migrants ont qualifié depuis 2004 d’industrialisation de la rétention. D’exceptionnel, l’enfermement des personnes en situation irrégulière devient peu à peu un outil banal de la politique migratoire.

Le centre de rétention comptera 240 places dont 40 places réservées aux familles. Il est organisé en 6 unités de vie de 40 places autour de deux bâtiments administratifs jumeaux eux-mêmes reliés par une passerelle de commandement. Une double enceinte grillagée et barbelée entoure l’ensemble du camp. Des dizaines de caméras, des détecteurs de mouvements s’ajoutent à cet univers carcéral.

Comme pour le CRA de Vincennes, l’Administration utilise la fiction de deux centres de rétention mitoyens pour contourner la réglementation : celle-ci limite à 140 places la capacité d’un centre de rétention.

La construction envisagée de deux salles d’audiences à proximité immédiate du camp instituera une justice d’exception éloignée de tout regard de la société civile.

Un centre de 240 places représente une moyenne de 40 arrivées par jour (c’était le cas au CRA de Vincennes avant l’incendie du 22 juin 2008). Comme l’a montré la situation de Vincennes, ce type d’univers déshumanisé favorise, encore plus qu’ailleurs, le non-droit, les violences, les auto-mutilations et les tentatives de suicide.

Les associations signataires s’opposent à l’ouverture du futur centre de rétention du Mesnil Amelot. Elles dénoncent la criminalisation des migrants et appellent les citoyens et les élus à se mobiliser contre l’internement administratif des étrangers.

Premiers signataires :
ADDE, Comede, ELENA-France, Emmaüs, Gisti, La Cimade, Ligue des droits de l’homme, Migreurop, MRAP, Réseau Education Sans Frontières, Secours Catholique, Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature

> Pétition et informations sur le site de la campagne

Contact  : contrecramesnil@placeauxdroits.net

mercredi 3 février 2010

Il n’y a pas d’étrangers sur cette terre

Filed under: Migrants, Société — Étiquettes : , , — Jean-Luc @ 14:05

Il y a longtemps que j’avais été interpellé par cet texte dont j’ignore l’auteur, s’il y en a un…
Je l’ai retrouvé récemment et ne résiste pas au plaisir de le faire partager, au moment où il semblerait qu’Éric Besson se pose des questions sur l’intérêt de discuter d’identité nazionale.
Comme le proclame la Cimade : « Il n’y a pas d’étrangers sur cette terre. »

Ton Christ est juif
Ta pizza est italienne
Ta voiture est japonaise
Ta démocratie est grecque
Ton café est brésilien
Ton chianti est italien
Ta montre est suisse
Ta chemise est indienne
Ta radio est coréenne
Tes vacances sont tunisiennes
Tes chiffres sont arabes
Ton écriture est latine
Tes figues sont turques
Ton couscous est algérien
Tes bananes viennent du Cameroun
Ton saumon vient de Norvège
Tes citrons viennent du Maroc
Tes litchis de Madagascar
Tes piments du Sénégal
Tes mangues viennent du Bangui
Tes noix d’coco de Côte d’Ivoire
Tes ananas d’Californie
Ta vodka vient de Russie
Tes oranges d’Australie
Tes dattes de Tunisie
Ton gingembre vient d’Ouganda
Tes avocats du Nigéria
Tes asperges viennent du Chili
Ton whisky est écossais
Ton thé est indien
Ton café est brésilien
Tes capotes sont anglaises
Ton chocolat est suisse
Ton coca est américain
Tes frites sont belges
Ton sucre est martiniquais

Et tu reproches à ton voisin d’être un étranger !

dimanche 3 janvier 2010

Il y a ceux…

Filed under: Migrants, Politique, Société — Étiquettes : , — Jean-Luc @ 14:18

Tant que nos frères marcheront

On me dit que je ne serai plus dedans. Que demain, c’est le dernier jour. Qu’après celui-là, il n’y en aura plus d’autre. Après, je ne serai plus dedans, me dit-on sans tenir compte du théorème de Bonnefoy : ici peut devenir là-bas, sans cesser d’être.

Nous avons pénétré l’impénétrable. Dans un sens, et dans l’autre. Dehors, dedans, dehors à nouveau, puis dedans encore. Nous nous sommes déplacés sur les frontières. La frontière, là, juste là… celle entre la fin du trottoir et le début de la grille électrique, sous les caméras. La frontière entre ceux qui ont éprouvé la rétention dans leur corps et dans leur temps et ceux qui sont autour. La frontière entre la loi et la justice. La frontière entre la zone libre, et la zone d’enfermement. Et c’est en nous tenant sur ce milieu-là qui nous sectionne, que nous avons sans doute éprouvé, et vécu ce qu’il y a de plus universel en nous-mêmes et en chacun.

Oui, de ce côté de la grille, l’Homme est Homme. D’où qu’il vienne, Bhoutan, Tchétchénie, Brésil, Chine, Ethiopie, Roumanie, il est le même quand il est cerné de murs. D’où qu’il vienne, prison, squat, pavillon, campement, hôpital, aéroport, il est le même quand l’État lui vole son espérance, trésor de l’Humanité. Les centres de rétention : des entrepôts au bord d’une falaise. Oui, de ce côté de la grille, nous avons été avec eux, pour la Cimade et nous avons vu du monde. Et puis de plus en plus de monde. Et toujours plus. Jusqu’à ce que nous ne voyions même plus les visages.

Pourtant on peut dire, dans le désordre et non exhaustivement : il y a ceux qui arrivent pour la première fois en rétention. Ceux qui trouillent comme des fous et que la trouille empêche complètement d’écouter et de comprendre ce qu’on leur explique. Ceux que la trouille élève et mobilise, et qui ont naturellement les réactions les plus efficaces. Ceux qui ont une trouille à vous insuffler des tonnes d’énergie. Ceux qui savent que les nuits sont indormables ici, et qui voudraient, au moins dans leurs rêves, pouvoir disposer d’eux-mêmes. Il y a ceux qui ont traversé la Lybie, le Liban, la Turquie et la Grèce, et dont l’élan a aboli la peur. Ceux qui ont confiance en leur étoile, Allah ou le consul. Ceux qui sortent de prison et qui sont presque heureux en rétention. « Oui, vous pouvez téléphoner ici. Oui, vous pouvez avoir de la visite ici. Ici, c’est génial, monsieur ». Une fois les premiers jours passés, ils comprennent ce qu’est la double peine et ils deviennent en colère. Il y a ceux qui se rassurent en prenant soin des autres retenus. Il y a ceux qui sont ultra polis avec les flics et qui se marrent à leurs blagues. Ceux qui pensent que la jovialité et le respect vont peser en leur faveur. Ceux qui passent leur temps à demander du crédit aux autres retenus, pour appeler leur famille. Ceux qui n’ont pas d’autre famille que leurs collègues du foyer avec qui ils cassent la pierre depuis trente ans. Ceux qui dépendent du ministère des maliens de l’extérieur. Il y a ceux qui écarquillent les yeux quand on leur dit que la police ne va pas les relâcher et que « la rétention, c’est vraiment, sérieusement, sans rire monsieur, dans le but de vous expulser ». Y’a ceux qui viennent vous voir toutes les heures pour vous dire qu’ils voudraient bien faire la même chose que monsieur X. « L’appel… moi aussi je veux le faire. Moi aussi, je veux aller à l’hôpital. Moi aussi, je veux sortir. Vous avez fait sortir monsieur Diarra, faites-le aussi pour moi ». Y’a ceux que vous ne voyez même pas, parce qu’ils sont expulsés dans la nuit qui suit leur arrivée : ils ne sont rien de plus qu’une photo sur le trombinoscope du lendemain matin. Y’a ceux qui arrivent dans votre bureau d’un pas rapide et décidé et qui vous disent : « Madame, je veux écrire à Nicolas Sarkozy, je suis compagnon d’Emmaüs et j’ai fait l’Afghanistan. » Y’a ceux qui n’en reviennent pas d’être là et qui gesticulent en boucle : « Mais toute ma famille est française ?!?! » Ceux qui ne comprennent pas ce que vous leur expliquez parce qu’ils sont non-francophones, perdus ou psychotiques. Ceux qui, quand vous leurs demandez comment ils ont été arrêtés, éprouvent le besoin de commencer d’abord par raconter tout le reste, en vrac. Ceux qui posent des questions. Ceux qui écoutent silencieusement et qui secouent la tête tristement en disant : « Ah la belle France… » Y’a ceux qui abattent leur contact RESF ou CGT comme un As sur la table. Ceux qui pleurent. Leurs épaules se relèvent quand on leur dit qu’ils sortiront le lendemain parce qu’il y a un vice de procédure. Des tournesols face au soleil. Y’a ceux qui avalent leur brosse à dent ou des morceaux du cadran de leur montre. Ceux qui déposent sur le bureau une valise de documents. 25 ans de fiches de paye, 25 ans d’impôt. Ils sont là depuis début Mitterrand. Depuis le décès de Truman Capote. Il y a ceux qui ont un choc cognitif.

Il y a ceux qui n’en sont pas à leur première rétention. 2, 9 ou 17 fois. Ils ont été enfermés sous d’autres lois, dans plusieurs centres, en 91, en 2002. Ils ont une connaissance de l’histoire de la rétention. Il y a les très habitués, ceux qui cachent sous leur sourire d’habitués une amertume qui creuse leurs joues et leur âme. Y’a ceux dont les « madame je vous en supplie… » sont fonction du degré de rage ou de désespoir. Y’a ceux qui sont amorphes. Y a ceux qui sont professeur de physique-chimie et ceux qui viennent d’avoir 18 ans. Ceux qui sont handicapés. Ceux qui ont quatre enfants. « Fatou, Aissatou, Modibo et Bintou. Ils vont tous à l’école à Asnières, madame. Ceux sont de bons enfants, ils ont besoin de moi ». Ceux qui sont chrétiens d’Algérie et qui ont la trouille parce que leurs co retenus sont tous musulmans. Ceux qui ont été arrêtés pendant qu’ils conduisaient leur mère à sa chimio. Ceux qui ont été arrêtés alors qu’ils tentaient de voler le sac d’une vieille veuve orpheline ruinée et malade. Il y a ceux qui vous racontent comment la police angolaise a versé de l’acide dans leurs oreilles de cabindais. Ceux qui ont été maçon pour la ville et qui ont participé à la rénovation de la Tour Eiffel. Ceux qui ont été arrêtés en caleçon et qui arrivent au centre en caleçon. Ceux que vous revoyez tous les trois mois et qui arrivent de moins en moins à construire.

Il y a ceux qui allaient juste se marier. Vendredi ou le mois prochain. La robe, les bagues, et les invités étaient prêts. Ceux qui passent l’entretien à être appelés sur leur portable par leur amoureuse. « Mais pleure pas chérie, demain le juge, c’est bon, j’te jure ». Ceux qui jouent aux dames avec des bouchons de bouteilles en plastique pour s’occuper. Y’a ceux qui se taillent les veines le premier jour. Y’a ceux qui chauffent les flics pour passer leur nerfs. Ceux qui restent calmes, qui ne disent jamais rien et qui sont libérés en silence. Y’a ceux qui ont besoin de prendre soin de vous et qui vous payent un thé au distributeur pendant que vous rédigez leur recours. Y’a ceux qui parlent une langue dont vous n’avez jamais entendu le nom avant de les rencontrer. Y’a ceux qui pleurent en écoutant. Ceux qui écoutent en pleurant. Toutes ces informations. On leur dit « Il va vous arriver ça, puis ça et ensuite ça. Il faudra dire ça, vous pouvez demander ça. Pour ça il vous faut un passeport, pour ça il vous faut un avocat. Pour ça, il vous faut de nouveaux éléments. Pour vous, ça ira très vite ». Y’a ceux qui prennent ça à bras-le-corps, qui s’organisent. Ceux qui se fanent un jour après l’autre, au fur et à mesure, ils deviennent effrayés, résignés ou hystériques. Ceux qui essayent de se pendre avec le chargeur de leur téléphone. Y’a ceux qui ont une combine avec le consulat. Ceux qui préfèrent l’expulsion à l’enfermement. Ceux qui préfèrent la mort à l’expulsion. Ceux qui ont besoin de l’expulsion parce qu’ils veulent rentrer chez eux et n’ont pas d’argent pour le billet. Il y a ceux qui passent leur temps à prier. Il y a ceux qui se regroupent pas nationalité et ceux qui se regroupent par niveau de gravité estimé de leur situation. Il y a ceux qui sont seuls parce qu’ils sont le seul vietnamien du centre. Personne ne parle leur langue, à eux. Seuls tout le temps. Y’a ceux qui se font apporter par des visiteurs du shampoing, des gâteaux ou du shit. Des gâteaux pour tenir le coup. Mais rien de fait maison, hein ! De la nourriture dans un emballage fermé, sinon les flics confisquent. Il y a ceux qui voudraient lire mais ne peuvent pas. Les livres sont interdits. Ceux qui se cognent la tête contre les murs jusqu’à ce qu’il y ait du sang partout, et que les flics mettent en isolement. Y’a ceux qui disent qu’ils ont 16 ans alors qu’ils en ont 45. Ceux qui s’appellent Abdelkader ou Jean-Eudes. Il y a ceux qui vous captivent par leur récit et ceux qui vous apprennent un morceau du monde dans lequel vous vivez. Y’a ceux qui ont des crises de terreur, ceux qui ont été dénoncés par leur banque ou par la caissière de la Fnac. Ceux qui ont été interpelés pour avoir pris le couloir de métro en sens interdit. Ceux qui ont été arrêtés pour pivotage de la tête à la vue des flics. Il y a ceux qui sortent de 12 ans de taule parce qu’ils ont fumé un gars. Il y a ceux dont le premier enfant naît alors qu’ils se trouvent en rétention : dans le bureau de la Cimade, on créé l’illusion… on leur paye un thé en discutant comme si de rien n’était du poids du bébé, et de comment va la maman.

Il y a ceux qui ne veulent pas vous voir pendant les quatre premiers jours et qui soudain veulent faire un recours quand le délai est dépassé. Il y a ceux qui sont en uniforme et qui obligent les autres à rester enfermés.

Il y a ceux qui vous demandent : « Ils vont quand même pas utiliser la force, non, dites madame, ils n’ont pas le droit de nous frapper hein, ici c’est la France, hein ? » Il y a ceux pour qui on sait tout de suite ce qu’on va faire et comment on peut le faire. Ceux dont la situation se révèle au fil des jours et des contacts. Ceux qui viennent de la rue et qui suffoquent parce qu’ils n’ont jamais vu de mur. Ceux qui vont mourir si on les renvoie dans leur pays. Ceux qui sont vraiment morts après avoir été expulsés. Ceux qui jouent au babyfoot ou qui font des pompes tout le temps. Y’a ceux qui annoncent devant vous à leur mère, qu’ils ont échoué et qu’ils rentrent menottés au pays. Ceux qui ne comprennent pas pourquoi le consulat leur délivre un laissez-passer sans même les avoir rencontrés. Il y a ceux qui se cachent dans les placards pour que les flics ne les trouvent pas au moment du départ vers l’aéroport. Ceux qui s’éclatent à taper du Mamadou… le secret des murs, combiné à leur uniforme : l’impunité. Pas de témoin, sinon nous, qui le disons maintenant car nous l’avons vu.

Ceux qu’on ne connaît que par le briquet qu’on leur tend dans la cour quand ils veulent allumer une cigarette. Ils préfèrent nous demander plutôt qu’aux flics. Y’a ceux qui vous font penser à votre oncle paternel… les mêmes yeux ! Ceux qui ont gardé le ticket de caisse des couches qu’ils ont acheté l’année dernière à leur bébé, juste au cas où la préfecture leurs demanderait de prouver qu’ils aiment vraiment leur enfant français. Ceux qui dorment depuis quatre ans, une valise à côté de leur lit. Ceux qui disent « c’est fini pour moi, j’en peux plus, c’est fini… je ne peux plus supporter ça ». Il y a ceux qui s’évadent de l’enclos par des méthodes ingénieuses. Ceux qui se mettent tous nus au milieu de la cour. Ceux qui demandent à parler au chef de centre directement.

Ceux qui ont peur du juge et qui se taisent. On leur dit : « Vous avez le droit de parler, n’hésitez pas, ne vous laissez pas impressionner par le juge, la salle et l’audience. » Ceux qui se défendent comme des lions et qui s’adressent au magistrat comme s’il était un passant. Ceux qui le mettent face à ses responsabilités. Il y a ceux qui ont les clés des portes et qui se demandent ce qu’ils foutent là, à enfermer des gens juste parce qu’ils sont étrangers. Il y a les toxs foutus, les engagés politiques, les pères de famille, les étudiants, les sortants de prisons. Ceux qui se la pètent parce qu’ils ont un super avocat qu’ils payent super cher, et qui leur a juré 100% qu’il les ferait sortir. Il y a ceux qui bossent pour une association qui connaît les étrangers, ils se présentent à tous les nouveaux arrivants en leur disant : « Alors moi je travaille pour une association qui s’appelle la Cimade, je ne suis pas la police, je suis là pour vous aider et vous expliquer où vous êtes, ce que vous pouvez faire pour vous défendre, et comment les choses peuvent se passer. » Ceux-là parfois, ont la tristesse. Ca se voit à l’œil nu. La tristesse du fond du ventre, qui vient quand on a senti le froid obscur du désespoir d’un frère. Ils ont la hargne jusqu’à faire chier le préfet de l’aube à l’aube, le week-end et les jours fériés. Ils ont la solidarité, à garder leur téléphone portable d’urgence sur leur table de nuit. « Si jamais ils mettent monsieur Allouche dans l’avion pendant la nuit… il faut qu’il puisse m’appeler… ça peut être à 3 ou 5 heures du matin… non, vraiment, je dois rester branché, je ne peux pas faire autrement ».

Il y a ceux qui arrivent dans le bureau à 9 heures du matin, le visage endormi, bouffi par la nuit, et qui nous font nous demander comment on dort quand on ne voit pas demain. Ceux qui viennent discuter de l’Histoire des relations entre le Mali et la Côte d’Ivoire avec vous dans le bureau, quand vous avez un peu de temps libre. Ceux qui sont prostrés. Ceux qui ont été tabassés. Ils arrivent dans la zone de vie, une marque de ranger trônant sur leur torse. Ceux que les flics ont sortis du lit conjugal, laissant leur femme sans voix, sans geste et sans famille. Ceux qui téléphonent à leurs enfants : « Tu travailles bien à l’école, hein ? Papa ne sait pas quand il va revenir à la maison, mais tu travailles bien… » Il y a ceux dont on se dit, pendant qu’il nous raconte comment leur femme a été coupée en rondelle par les rebelles, « purée, qu’il est beau, ce mec ! ». Il y a ceux qui s’occupent de la santé des retenus et qui leur filent des cachets abrutissants pour que l’embarquement se passe plus calmement. Ceux qui font une grève de la faim tellement ils ont à perdre. Il y a ceux qui nous agacent sans qu’on sache pourquoi. Ceux qui attrapent des boutons sur toute la figure dès le premier jour, à cause de l’angoisse. Ceux dont la libération nous fait monter les larmes, tellement on a eu peur avec eux, tellement on s’est mobilisé du cerveau, du temps et de l’âme. Y’a ceux qui ont été traducteur officiel de la préfecture au tribunal, et qui se retrouvent devant le même tribunal pour leur propre expulsion, quelques mois après la fin de leur contrat. Le juge dit « on n’a pas besoin d’interprète aujourd’hui monsieur, vous pouvez rentrer chez vous ». Eux ils répondent « non mais aujourd’hui c’est moi qui suis expulsé, monsieur le juge ». Le juge a deux secondes de perplexité, puis organise les choses dans sa tête pour que tout cela ait l’air normal.

Ceux qui n’ont personne à appeler pour prévenir qu’ils sont enfermés. Ceux qui ont marché des milliers de kilomètres et qui sont en France depuis à peine quelques jours. Il y a des ingénieurs, des vendeurs de pneus. Des ouvriers, des sociologues, des fils de Président. Des circassiens. Il y a ceux qui sont en danger, en tristesse ou en colère. Ceux qui sont en perplexité. Y’a ceux qui trouvent qu’on ne fait rien pour eux, qu’on les abandonne à leur insoutenable sort. Y’a ceux qui payent 3000 euros un avocat véreux qui ne viendra jamais au tribunal pour les défendre.

Là-bas, il y a ceux qui gravent le numéro de téléphone de leur avocat à l’ongle sur leur savon, parce qu’ils n’ont pas droit à du papier et à des stylos. Ceux qui sont chiants, à faire le contraire de ce qu’on leur explique, ceux qui ont fait des trucs tellement dégueulasses dans leur vie qu’on n’ose même pas se demander s’il faut les défendre ou pas. Ceux qui ne sont choqués de rien, sauf du fait de devoir demander un nombre précis de feuilles de papier toilette à des policiers, pour pouvoir aller chier. Ceux qui ont refusé trois fois d’embarquer et qui ont le nez pété, tellement ils ont dû bagarrer avec leurs muscles et leur volonté. Ceux qui vous draguent. Ceux qui arpentent la cour de promenade de long en large à grande vitesse. Vous le savez, vous, pourquoi ces mecs marchent aussi vite comme ça, en aller-retour permanent, alors qu’ils n’ont rien d’autre à faire qu’attendre ? Il y a ceux qui ont des cernes le lendemain de leur arrivée. Ils ne sont pas encore habitués au comptage de nuit : toute les demi-heures, un flic vient les réveiller en leur braquant une lampe de poche sur le visage. Numéro 798, t’es là ? Ils sont empêchés de dormir, torturés. Il y a ceux dont la famille se met à hurler dans la salle d’audience du tribunal de grande instance. Ceux qui sont libérés une heure avant leur vol : le « ouf » qu’on pousse dans ces-cas-là renferme des mondes. Il y a ceux dont la situation n’est pas exceptionnelle, dont on a oublié le nom, et pour qui on n’a rien pu faire.

De cela nous pouvons témoigner.

On me dit que demain, je serai dehors. Mais moi… je sais bien que je serai encore dedans même quand j’aurai passé la frontière pour la dernière fois. Je serai encore dedans, tant que je chercherai les mots du témoignage, tant que je chercherai le chemin sur lequel les transmettre.

Demain, c’est le dernier jour. Une libération pour un soudanais du sud Darfour par la Cour Européenne des Droits de l’Homme se profile pour la fin de la matinée. Ce sera une belle journée.

À 18 heures, j’irai déposer tous les dossiers, les jurisprudences, les recours, dans les locaux de la Cimade. Et sans jamais oublier les nuits d’où poussent ses ailes, sans oublier la main de chaque Homme qu’elle a saisie ici, elle les rangera dans les armoires qui la constituent, dans son identité non identifiable et continuera à marcher avec… tant que nos frères marcheront.

Un intervenant de la Cimade

jeudi 19 novembre 2009

Éric Besson hors la loi ?

Filed under: Migrants, Politique, Société — Étiquettes : , — Jean-Luc @ 23:39

ACAT-France, Amnesty International, La Cimade, CAAR, Dom’Asile et le Secours Catholique dénoncent les violations du droit d’asile et les pratiques illégales des préfets d’Île de France…

Les Préfets hors la loi ?… Des pratiques illégales ? Éric Besson complice ? Je n’ose y croire. Un homme si droit, si fidèle à ses engagements !

Voici un texte publié par les associations précitées :

Entre le 12 et le 14 novembre 2009, le tribunal administratif de Versailles a ordonné à 10 reprises à la préfète des Yvelines de cesser de porter une atteinte grave et manifestement illégale au droit d’asile de demandeurs d’asile empêchés d’accéder au guichet. Il lui a enjoint de les convoquer sans tarder.

À Versailles, seuls trois ou quatre demandeurs d’asile sont reçus chaque jour pour déposer leur demande au guichet de la préfecture. Pour ce faire, ils sont alors contraints de revenir plusieurs fois, de dormir dehors et de s’organiser afin d’espérer accéder au guichet « asile » de la préfecture. Le risque, pour les non-admis est, lors d’un contrôle policier, d’être considéré comme « sans-papiers » et donc susceptibles d’une mise en rétention pour éloignement.
C’est un exemple parmi d’autres des pratiques préfectorales illégales que le Groupe Inter Associatif Asile en Île-de-France a observé de novembre 2008 à novembre 2009 dans sept services préfectoraux : Paris, Yvelines, Essonne, Hauts de Seine, Seine Saint Denis, Val de Marne et Val d’Oise, à travers un accompagnement concret des demandeurs d’asile en préfecture et un recueil d’informations.
[…]
Le droit d’asile est entravé et les droits fondamentaux des demandeurs d’asile ne sont pas respectés. Ils ne sont pas ou mal informés de leurs droits et obligations. L’accès à la procédure d’asile elle-même est rendu très difficile. Des restrictions excessives sont portées au droit de séjourner en France durant l’examen de la demande d’asile. Toutes ces pratiques illégales ne font qu’accroître la précarité des demandeurs d’asile et les dissuadent de demander la protection de la France. L’accès à la procédure d’asile doit être simplifié avec pour seul objectif celui de protéger les demandeurs d’asile.

Allo, madame la préfète ?…

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