Entendre

lundi 25 janvier 2010

Point de vue

Filed under: Migrants — Jean-Luc @ 19:13

Désavoué par les juges, et après avoir vainement tenté de lutter contre les associations qui viennent en aide aux immigrés, Éric Besson annule les expulsions des Kurdes arrivés en Corse vendredi dernier.
C’est dire combien il sent qu’il est dans l’erreur ! Et indéfendable…

Éric Besson a néanmoins jugé « irresponsable et démagogique de prétendre qu’on peut accorder instantanément le statut de réfugié à tout étranger arrivé en France sans que l’on sache d’où il vient, quelle est son identité, pourquoi il est persécuté. »

Personnellement, je juge « irresponsable et démagogique de prétendre qu’on peut refuser instantanément le statut de réfugié à tout étranger arrivé en France sans que l’on sache d’où il vient, quelle est son identité, pourquoi il est persécuté. »

C’est pourquoi je demande à monsieur Besson d’examiner le cas particulier de chaque immigré avec toute l’attention nécessaire, pour déterminer avec précision d’où il vient, quelle est son identité, pourquoi il est persécuté, et ce qu’il risque si on le renvoie dans son pays d’origine.
Ce qui n’est évidemment pas possible à faire si l’on cherche à expulser 30 000 immigrés par an, soit 600 par semaine.

dimanche 24 janvier 2010

Qualité compétence et cupidité obscène

Filed under: Economie, Société — Jean-Luc @ 17:24

On ne sait pas trop si c’est poussé par le petit Nicolas ou par l’indignation populaire, qu’Henri Proglio a fini par renoncer aux 450 000 euros annuels (environ 30 SMIC) qu’il avait essayé de conserver en supplément à son salaire de PDG d’EdF (1 600 000 euros, soit environ 100 SMIC), malgré l’avis de Christine qui a la garde de l’économie, qui trouvait ce cumul abusif et estimait qu’il n’était « pas question de cumul des rémunérations », avant de changer d’avis et de trouver ce cumul tout à fait normal pour un homme de cette qualité et de cette compétence.

Et qui, en outre, était dans le besoin. Certains prétendent qu’il n’a pas fini de payer les traites de sa Twingo.

On se demande comment il va survivre.
C’est que ça bouffe beaucoup ces bêtes-là !

Enfin, il aura encore une possibilité de se rattraper avec une « retraite chapeau » (ça veut dire « parachute doré ») de 13 millions d’euros, soit 26 ans de son salaire perdu de chez Veolia.

vendredi 22 janvier 2010

Dieu tout-puissant

Filed under: Religion — Jean-Luc @ 11:49

Le tremblement de terre d’Haïti remet en question, pour certains, l’existence de Dieu…

Effectivement, si Dieu existe, s’il aime les hommes comme nous l’enseignent les principales religions, comment peut-il laisser arriver (voire provoquer) la catastrophe qui vient d’exterminer des dizaines de milliers d’Haïtiens ?

Cette question n’est pertinente que si l’on suppose que Dieu est tout-puissant.

Mais certains théologiens (en particulier les théologiens du Process) font l’hypothèse, assez satisfaisante je trouve, que Dieu n’est pas tout-puissant. Voilà qui permet de réconcilier l’intelligence et la foi : Dieu ne provoque pas les tsunamis et autres tremblements de terre. Il les subit comme nous, et en souffre comme nous et avec nous.

Les catastrophes naturelles ne remettent pas en question l’existence de Dieu.
Elle remettent en question l’existence d’un Dieu tout-puissant.

mardi 19 janvier 2010

Acharnement

Filed under: Elections, Politique — Étiquettes : — Jean-Luc @ 16:20

Les Chiliens, qui avaient en Michelle Bachelet une présidente plus ou moins socialiste, viennent d’élire un président de droite. Peut-être d’extrême droite.

La constance, la persévérance, la ténacité, l’obstination, l’acharnement dont font preuve les plus déshérités, les plus pauvres, les plus malheureux des hommes pour voter pour la droite, voire pour l’extrême droite, et mettre à la tête des États des guignols qui se foutent de leur gueule et ne pensent qu’à faire monter le CACA40 en les exploitant et en leur marchant sur la tête reste pour moi un des mystères les plus insondables de l’âme humaine.

Que Bolloré, Dassault, Decaux ou Bouygues votent pour Sarkozy, Berlusconi ou Piñera… on les comprend, sans pouvoir approuver.

Mais les paysans chiliens !…

lundi 18 janvier 2010

Les sans-papiers haïtiens bénéficent d’un régime de faveur

Filed under: Migrants, Politique, Société — Jean-Luc @ 0:45

Éric Besson suspend les procédures de reconduite vers Haïti.
Une grande âme, vraiment !
Combien a-t-il expulsé de Haïtiens sans-papiers en 2009 ? Va-t-il les faire revenir ?

Mais pour l’Afghanistan, ça va… il continue. Faut pas charrier : la guerre, c’est pas aussi terrible que les tremblements de terre.

Enfin… à mon avis, ça risque quand même de faire appel d’air.
Il y a tellement de gens malheureux, en Haïti !
D’un autre côté, ils ne doivent pas être bien nombreux à pouvoir se payer le billet Port-au-Prince Roissy.

Enfin, il aura peut-être la sagesse de faire cesser cette suspension en février.

Merci à Dominique Hasselmann qui m’a fait découvrir cette info stupéfiante.

dimanche 17 janvier 2010

Rétention administrative

Filed under: Migrants, Société — Jean-Luc @ 0:10

En 2006, monsieur T. fuit le génocide au Soudan après la mort de son père et de son frère, brûlés vifs dans leur maison au sud du Darfour. Brûlé lui-même au dos et à la jambe, il réussit pourtant à s’enfuir. Arrêté par la police égyptienne alors qu’il tente d’aller en Israël en passant par le Sinaï, il est expulsé vers le Soudan où un tribunal le condamne à 10 ans de prison (la loi soudanaise condamne les fuites en Israël sans autorisation). Libéré lors de l’attaque de la prison par le Mouvement pour la Justice et l’Égalité, il trouve refuge en Libye où il travaille comme maçon. Quelques mois plus tard, de peur d’être renvoyé au Soudan, il choisit de partir en Europe pour demander la protection de la France. Des passeurs l’emmènent de Libye à Marseille en barque, en décembre 2009. Il est arrêté le lendemain de son arrivée en France, alors qu’il cherche à rejoindre un cousin en région parisienne. La préfecture de la Nièvre lui délivre un arrêté de reconduite à la frontière et ordonne un placement en rétention avant même qu’il ait pu déposer sa demande d’asile.

Le 29 décembre 2009, alors que la préfecture lui avait réservé un vol vers le Soudan, monsieur T. s’adresse à la Cour européenne des droits de l’Homme qui ordonne à la France de ne pas expulser monsieur T. Il doit donc être libéré puisque la loi ne permet la rétention d’un étranger « que pour le temps strictement nécessaire à son départ ».

Pourtant, le lendemain, monsieur T. est présenté par la préfecture au consulat du Soudan (alors qu’il demande justement à être protégé vis-à-vis des autorités soudanaises) dans le but d’obtenir un laissez-passer pour l’expulser. Et la préfecture de la Nièvre s’entête : elle demande une prolongation – inutile – de la rétention de 15 jours, acceptée par le juge des libertés. Inutile car la rétention doit permettre à l’administration d’organiser l’expulsion. Or Monsieur T. ne peut pas être expulsé !

Monsieur T. ne comprend pas pourquoi il n’est pas libéré ; il s’énerve et, après une bagarre entre retenus, lui qui devrait être libre est placé en cellule d’isolement. D’incompréhension, de désespoir, monsieur T. se pend dans sa cellule. Découvert rapidement, il est emmené à l’hôpital.

À la date du 11 janvier, monsieur T. est en hôpital psychiatrique, toujours sous le régime de la rétention.

Monsieur B. s’enorgueillit d’avoir réussi 29 000 expulsions de ce genre en 2009…

mercredi 13 janvier 2010

Il n’y a pas d’identité nationale

Filed under: Migrants, Politique, Société — Jean-Luc @ 10:31

Petit Robert : identité [idɑ̃tite] nom féminin

étym. 1370 ◊ bas latin identitas, de idem « le même »
Caractère de deux objets de pensée identiques…
Caractère de ce qui est un…
Le fait pour une personne d’être tel individu…
contraires : Altérité, contraste, différence.

Il n’existe évidemment pas deux Français identiques, même « en pensée » (heureusement !).
Deux Français ne peuvent pas être « un » (heureusement !)
Le fait d’être tel individu entraîne nécessairement qu’on ne peut pas être tel autre. L’individu ne peut pas être national.

Il n’y pas d’identité nazionale.
Tous les Français sont différents, autres, contrastés (heureusement !).

Il n’y pas d’identité nazionale.
Mais qu’est-ce que c’est que ces questions sur « l’identité nazionale » ?
Est-ce que les Somaliens se demandent quelle est l’identité nationale somalienne ? Non. Leur problème c’est de bouffer. Aujourd’hui. Et pour demain, on verra…
Réfléchir sur l’identité nazionale, c’est un truc de riches. C’est espérer trouver quelque chose qui empêchera les Roumains, les Afghans, les Maliens, les Algériens d’arriver chez nous en pensant qu’on les accueillera à bras ouverts : « Ah ben non, voyez-vous : vous n’avez pas la bonne identité nazionale ! »

Il n’y pas d’identité nazionale.
Certains Français sont nés en Corée du Nord.
Certains Français vont à l’Église orthodoxe.
Certains Français sont royalistes.

Certains Français ont la peau noire.
Certaines Françaises sont aussi colombiennes.
Certains Français n’aiment ni la liberté ni l’égalité, et ont des doutes sur la valeur de la fraternité.
Certains Français ont un père mexicain et une mère norvégienne.
Certains Français sont nains.
Certains Français égorgent le mouton pour la fête de l’Aïd.
Certains Français sont pédophiles.
Certains Français ont été naturalisés sur le tard.
Certains Français ne parlent pas Français mais seulement un dialecte alsacien.
Certains Français ont horreur du vin, du saucisson, du camembert
et même du pastis.
Certains Français sont nés en Australie, d’un père japonais et d’une mère canadienne, et ont été adoptés.
Certains Français ont un nom à consonnance étrangère.
Certains Français sont des terroristes.
Certains Français ne savent pas lire.
Certains Français vivent en Suisse.
Certains Français puent des pieds.
Certains Français fêtent Yom Kippour.
Certains Français ne connaissent pas les paroles de la Marseillaise et s’en foutent.
Certains Français souhaitent que le sinistère de l’immigration nazionale, de l’identité choisie et de la pureté de la race vendéenne disparaisse, avec son sinistre Éric Besson.

Il n’y pas d’identité nazionale.
On peut même signer une pétition pour demander officiellement la suppression de ce ministère d’extrême droite :

http://www.pourlasuppressionduministeredelidentitenationale.org/

Je vous recommande chaleureusement de le faire.

mardi 12 janvier 2010

Identité ou appartenance

Filed under: Migrants, Politique, Société — Jean-Luc @ 11:36

J’ai récemment lu sur le blog de Jean Hoibian (que je recommande) un article de Libération bien dans l’air du temps !
Michel Serres, mathématicien, philosophe, membre de l’Académie française est un des intellectuels de notre époque que je préfère. Il lui arrive d’être un peu difficile à suivre, mais il est toujours intéressant. Et il signe ici un texte admirable que l’on devrait faire lire à Éric Besson, un des non-intellectuels (pour ne pas dire inintelligent) de notre époque que je supporte le moins.

Serres est marqué sur ma carte d’identité. Voilà un nom de montagne, comme Sierra en espagnol ou Serra en portugais ; mille personnes s’appellent ainsi, au moins dans trois pays. Quant à Michel, une population plus nombreuse porte ce prénom. Je connais pas mal de Michel Serres : j’appartiens à ce groupe, comme à celui des gens qui sont nés en Lot-et-Garonne. Bref, sur ma carte d’identité, rien ne dit mon identité, mais plusieurs appartenances. Deux autres y figurent : les gens qui mesurent 1,80 m, et ceux de la nation française.

Confondre l’identité et l’appartenance est une faute de logique, réglée par les mathématiciens. Ou vous dites a est a, je suis je, et voilà l’identité ; ou vous dites a appartient à telle collection, et voilà l’appartenance. Cette erreur expose à dire n’importe quoi.

Mais elle se double d’un crime politique : le racisme. Dire, en effet, de tel ou tel qu’il est noir ou juif ou femme est une phrase raciste parce qu’elle confond l’appartenance et l’identité. Je ne suis pas français ou gascon, mais j’appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui, parfois, rêvent en occitan. Réduire quelqu’un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution. Or cette erreur, or cette injure nous les commettons quand nous disons : identité religieuse, culturelle, nationale… Non, il s’agit d’appartenances. Qui suis-je, alors ? Je suis je, voilà tout ; je suis aussi la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu’à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe : ceux qui parlent turc, si j’apprends cette langue, ceux qui savent réparer une mobylette ou cuire les œufs durs, etc.
Identité nationale : erreur et délit.

mardi 5 janvier 2010

Paris-Dakar

Filed under: Economie, Publicité, Société — Jean-Luc @ 20:41

Il y a bien longtemps que le Paris-Dakar ne part plus de Paris.
D’où son nouveau nom qui est devenu simplement le « Dakar ».
Comme il n’arrive pas non plus à Dakar (déjà l’an dernier : il y avait trop de bougnoules pas sûrs en Afrique), on s’en fout un peu. On pourrait l’appeler le Rome-New Delhi, ce serait pareil.
En fait il va de Buenos Aires (Argentine) à Buenos Aires (Argentine) en passant par Santiago du Chili (Chili). C’est dire s’il n’a plus rien d’un Paris-Dakar. Mais bon, l’appeler « Buenos Aires-Buenos Aires » troublerait les esprits simples qui ne s’y reconnaîtraient plus.

Ah si ! Il y a quand même une tradition que l’on conserve de l’Afrique : les morts écrasés sur le bord de la piste. Le Dakar est un événement sportif « dur ». Pour des hommes. Des vrais. Des qui en ont dans le pantalon et qui n’ont pas peur de rien.
Comme d’habitude, outre les concurrents qu’on laisse crever au bord de la route quand ils ont eu un accident, on écrase quelques autochtones venus voir le spectacle d’un peu trop près.
On s’en fout : ce sont des analphabètes presque nègres, sans aucun pouvoir d’achat. Ce ne sont pas eux qui peuvent acheter la casquette avec écrit « Dakar » ou la parka avec écrit « Total ». Comme en plus on ne sait même pas très bien combien ils sont, cela ne fait pas vraiment de différence.
D’ailleurs sur le site officiel du « Paris-Dakar-Buenos Aires-Buenos Aires », il y a une page « sécurité » où ils disent qu’ils ont « un dispositif adapté et concerté ». C’est bien la preuve qu’ils y pensent. Et que c’est adapté. Alors les morts c’est bien qu’ils l’ont un peu cherché.

Il y a aussi une page boutique sur leur site, mais ce n’est pas pour les autochtones qui n’ont même pas Internet, les nuls !

dimanche 3 janvier 2010

Il y a ceux…

Filed under: Migrants, Politique, Société — Étiquettes : , — Jean-Luc @ 14:18

Tant que nos frères marcheront

On me dit que je ne serai plus dedans. Que demain, c’est le dernier jour. Qu’après celui-là, il n’y en aura plus d’autre. Après, je ne serai plus dedans, me dit-on sans tenir compte du théorème de Bonnefoy : ici peut devenir là-bas, sans cesser d’être.

Nous avons pénétré l’impénétrable. Dans un sens, et dans l’autre. Dehors, dedans, dehors à nouveau, puis dedans encore. Nous nous sommes déplacés sur les frontières. La frontière, là, juste là… celle entre la fin du trottoir et le début de la grille électrique, sous les caméras. La frontière entre ceux qui ont éprouvé la rétention dans leur corps et dans leur temps et ceux qui sont autour. La frontière entre la loi et la justice. La frontière entre la zone libre, et la zone d’enfermement. Et c’est en nous tenant sur ce milieu-là qui nous sectionne, que nous avons sans doute éprouvé, et vécu ce qu’il y a de plus universel en nous-mêmes et en chacun.

Oui, de ce côté de la grille, l’Homme est Homme. D’où qu’il vienne, Bhoutan, Tchétchénie, Brésil, Chine, Ethiopie, Roumanie, il est le même quand il est cerné de murs. D’où qu’il vienne, prison, squat, pavillon, campement, hôpital, aéroport, il est le même quand l’État lui vole son espérance, trésor de l’Humanité. Les centres de rétention : des entrepôts au bord d’une falaise. Oui, de ce côté de la grille, nous avons été avec eux, pour la Cimade et nous avons vu du monde. Et puis de plus en plus de monde. Et toujours plus. Jusqu’à ce que nous ne voyions même plus les visages.

Pourtant on peut dire, dans le désordre et non exhaustivement : il y a ceux qui arrivent pour la première fois en rétention. Ceux qui trouillent comme des fous et que la trouille empêche complètement d’écouter et de comprendre ce qu’on leur explique. Ceux que la trouille élève et mobilise, et qui ont naturellement les réactions les plus efficaces. Ceux qui ont une trouille à vous insuffler des tonnes d’énergie. Ceux qui savent que les nuits sont indormables ici, et qui voudraient, au moins dans leurs rêves, pouvoir disposer d’eux-mêmes. Il y a ceux qui ont traversé la Lybie, le Liban, la Turquie et la Grèce, et dont l’élan a aboli la peur. Ceux qui ont confiance en leur étoile, Allah ou le consul. Ceux qui sortent de prison et qui sont presque heureux en rétention. « Oui, vous pouvez téléphoner ici. Oui, vous pouvez avoir de la visite ici. Ici, c’est génial, monsieur ». Une fois les premiers jours passés, ils comprennent ce qu’est la double peine et ils deviennent en colère. Il y a ceux qui se rassurent en prenant soin des autres retenus. Il y a ceux qui sont ultra polis avec les flics et qui se marrent à leurs blagues. Ceux qui pensent que la jovialité et le respect vont peser en leur faveur. Ceux qui passent leur temps à demander du crédit aux autres retenus, pour appeler leur famille. Ceux qui n’ont pas d’autre famille que leurs collègues du foyer avec qui ils cassent la pierre depuis trente ans. Ceux qui dépendent du ministère des maliens de l’extérieur. Il y a ceux qui écarquillent les yeux quand on leur dit que la police ne va pas les relâcher et que « la rétention, c’est vraiment, sérieusement, sans rire monsieur, dans le but de vous expulser ». Y’a ceux qui viennent vous voir toutes les heures pour vous dire qu’ils voudraient bien faire la même chose que monsieur X. « L’appel… moi aussi je veux le faire. Moi aussi, je veux aller à l’hôpital. Moi aussi, je veux sortir. Vous avez fait sortir monsieur Diarra, faites-le aussi pour moi ». Y’a ceux que vous ne voyez même pas, parce qu’ils sont expulsés dans la nuit qui suit leur arrivée : ils ne sont rien de plus qu’une photo sur le trombinoscope du lendemain matin. Y’a ceux qui arrivent dans votre bureau d’un pas rapide et décidé et qui vous disent : « Madame, je veux écrire à Nicolas Sarkozy, je suis compagnon d’Emmaüs et j’ai fait l’Afghanistan. » Y’a ceux qui n’en reviennent pas d’être là et qui gesticulent en boucle : « Mais toute ma famille est française ?!?! » Ceux qui ne comprennent pas ce que vous leur expliquez parce qu’ils sont non-francophones, perdus ou psychotiques. Ceux qui, quand vous leurs demandez comment ils ont été arrêtés, éprouvent le besoin de commencer d’abord par raconter tout le reste, en vrac. Ceux qui posent des questions. Ceux qui écoutent silencieusement et qui secouent la tête tristement en disant : « Ah la belle France… » Y’a ceux qui abattent leur contact RESF ou CGT comme un As sur la table. Ceux qui pleurent. Leurs épaules se relèvent quand on leur dit qu’ils sortiront le lendemain parce qu’il y a un vice de procédure. Des tournesols face au soleil. Y’a ceux qui avalent leur brosse à dent ou des morceaux du cadran de leur montre. Ceux qui déposent sur le bureau une valise de documents. 25 ans de fiches de paye, 25 ans d’impôt. Ils sont là depuis début Mitterrand. Depuis le décès de Truman Capote. Il y a ceux qui ont un choc cognitif.

Il y a ceux qui n’en sont pas à leur première rétention. 2, 9 ou 17 fois. Ils ont été enfermés sous d’autres lois, dans plusieurs centres, en 91, en 2002. Ils ont une connaissance de l’histoire de la rétention. Il y a les très habitués, ceux qui cachent sous leur sourire d’habitués une amertume qui creuse leurs joues et leur âme. Y’a ceux dont les « madame je vous en supplie… » sont fonction du degré de rage ou de désespoir. Y’a ceux qui sont amorphes. Y a ceux qui sont professeur de physique-chimie et ceux qui viennent d’avoir 18 ans. Ceux qui sont handicapés. Ceux qui ont quatre enfants. « Fatou, Aissatou, Modibo et Bintou. Ils vont tous à l’école à Asnières, madame. Ceux sont de bons enfants, ils ont besoin de moi ». Ceux qui sont chrétiens d’Algérie et qui ont la trouille parce que leurs co retenus sont tous musulmans. Ceux qui ont été arrêtés pendant qu’ils conduisaient leur mère à sa chimio. Ceux qui ont été arrêtés alors qu’ils tentaient de voler le sac d’une vieille veuve orpheline ruinée et malade. Il y a ceux qui vous racontent comment la police angolaise a versé de l’acide dans leurs oreilles de cabindais. Ceux qui ont été maçon pour la ville et qui ont participé à la rénovation de la Tour Eiffel. Ceux qui ont été arrêtés en caleçon et qui arrivent au centre en caleçon. Ceux que vous revoyez tous les trois mois et qui arrivent de moins en moins à construire.

Il y a ceux qui allaient juste se marier. Vendredi ou le mois prochain. La robe, les bagues, et les invités étaient prêts. Ceux qui passent l’entretien à être appelés sur leur portable par leur amoureuse. « Mais pleure pas chérie, demain le juge, c’est bon, j’te jure ». Ceux qui jouent aux dames avec des bouchons de bouteilles en plastique pour s’occuper. Y’a ceux qui se taillent les veines le premier jour. Y’a ceux qui chauffent les flics pour passer leur nerfs. Ceux qui restent calmes, qui ne disent jamais rien et qui sont libérés en silence. Y’a ceux qui ont besoin de prendre soin de vous et qui vous payent un thé au distributeur pendant que vous rédigez leur recours. Y’a ceux qui parlent une langue dont vous n’avez jamais entendu le nom avant de les rencontrer. Y’a ceux qui pleurent en écoutant. Ceux qui écoutent en pleurant. Toutes ces informations. On leur dit « Il va vous arriver ça, puis ça et ensuite ça. Il faudra dire ça, vous pouvez demander ça. Pour ça il vous faut un passeport, pour ça il vous faut un avocat. Pour ça, il vous faut de nouveaux éléments. Pour vous, ça ira très vite ». Y’a ceux qui prennent ça à bras-le-corps, qui s’organisent. Ceux qui se fanent un jour après l’autre, au fur et à mesure, ils deviennent effrayés, résignés ou hystériques. Ceux qui essayent de se pendre avec le chargeur de leur téléphone. Y’a ceux qui ont une combine avec le consulat. Ceux qui préfèrent l’expulsion à l’enfermement. Ceux qui préfèrent la mort à l’expulsion. Ceux qui ont besoin de l’expulsion parce qu’ils veulent rentrer chez eux et n’ont pas d’argent pour le billet. Il y a ceux qui passent leur temps à prier. Il y a ceux qui se regroupent pas nationalité et ceux qui se regroupent par niveau de gravité estimé de leur situation. Il y a ceux qui sont seuls parce qu’ils sont le seul vietnamien du centre. Personne ne parle leur langue, à eux. Seuls tout le temps. Y’a ceux qui se font apporter par des visiteurs du shampoing, des gâteaux ou du shit. Des gâteaux pour tenir le coup. Mais rien de fait maison, hein ! De la nourriture dans un emballage fermé, sinon les flics confisquent. Il y a ceux qui voudraient lire mais ne peuvent pas. Les livres sont interdits. Ceux qui se cognent la tête contre les murs jusqu’à ce qu’il y ait du sang partout, et que les flics mettent en isolement. Y’a ceux qui disent qu’ils ont 16 ans alors qu’ils en ont 45. Ceux qui s’appellent Abdelkader ou Jean-Eudes. Il y a ceux qui vous captivent par leur récit et ceux qui vous apprennent un morceau du monde dans lequel vous vivez. Y’a ceux qui ont des crises de terreur, ceux qui ont été dénoncés par leur banque ou par la caissière de la Fnac. Ceux qui ont été interpelés pour avoir pris le couloir de métro en sens interdit. Ceux qui ont été arrêtés pour pivotage de la tête à la vue des flics. Il y a ceux qui sortent de 12 ans de taule parce qu’ils ont fumé un gars. Il y a ceux dont le premier enfant naît alors qu’ils se trouvent en rétention : dans le bureau de la Cimade, on créé l’illusion… on leur paye un thé en discutant comme si de rien n’était du poids du bébé, et de comment va la maman.

Il y a ceux qui ne veulent pas vous voir pendant les quatre premiers jours et qui soudain veulent faire un recours quand le délai est dépassé. Il y a ceux qui sont en uniforme et qui obligent les autres à rester enfermés.

Il y a ceux qui vous demandent : « Ils vont quand même pas utiliser la force, non, dites madame, ils n’ont pas le droit de nous frapper hein, ici c’est la France, hein ? » Il y a ceux pour qui on sait tout de suite ce qu’on va faire et comment on peut le faire. Ceux dont la situation se révèle au fil des jours et des contacts. Ceux qui viennent de la rue et qui suffoquent parce qu’ils n’ont jamais vu de mur. Ceux qui vont mourir si on les renvoie dans leur pays. Ceux qui sont vraiment morts après avoir été expulsés. Ceux qui jouent au babyfoot ou qui font des pompes tout le temps. Y’a ceux qui annoncent devant vous à leur mère, qu’ils ont échoué et qu’ils rentrent menottés au pays. Ceux qui ne comprennent pas pourquoi le consulat leur délivre un laissez-passer sans même les avoir rencontrés. Il y a ceux qui se cachent dans les placards pour que les flics ne les trouvent pas au moment du départ vers l’aéroport. Ceux qui s’éclatent à taper du Mamadou… le secret des murs, combiné à leur uniforme : l’impunité. Pas de témoin, sinon nous, qui le disons maintenant car nous l’avons vu.

Ceux qu’on ne connaît que par le briquet qu’on leur tend dans la cour quand ils veulent allumer une cigarette. Ils préfèrent nous demander plutôt qu’aux flics. Y’a ceux qui vous font penser à votre oncle paternel… les mêmes yeux ! Ceux qui ont gardé le ticket de caisse des couches qu’ils ont acheté l’année dernière à leur bébé, juste au cas où la préfecture leurs demanderait de prouver qu’ils aiment vraiment leur enfant français. Ceux qui dorment depuis quatre ans, une valise à côté de leur lit. Ceux qui disent « c’est fini pour moi, j’en peux plus, c’est fini… je ne peux plus supporter ça ». Il y a ceux qui s’évadent de l’enclos par des méthodes ingénieuses. Ceux qui se mettent tous nus au milieu de la cour. Ceux qui demandent à parler au chef de centre directement.

Ceux qui ont peur du juge et qui se taisent. On leur dit : « Vous avez le droit de parler, n’hésitez pas, ne vous laissez pas impressionner par le juge, la salle et l’audience. » Ceux qui se défendent comme des lions et qui s’adressent au magistrat comme s’il était un passant. Ceux qui le mettent face à ses responsabilités. Il y a ceux qui ont les clés des portes et qui se demandent ce qu’ils foutent là, à enfermer des gens juste parce qu’ils sont étrangers. Il y a les toxs foutus, les engagés politiques, les pères de famille, les étudiants, les sortants de prisons. Ceux qui se la pètent parce qu’ils ont un super avocat qu’ils payent super cher, et qui leur a juré 100% qu’il les ferait sortir. Il y a ceux qui bossent pour une association qui connaît les étrangers, ils se présentent à tous les nouveaux arrivants en leur disant : « Alors moi je travaille pour une association qui s’appelle la Cimade, je ne suis pas la police, je suis là pour vous aider et vous expliquer où vous êtes, ce que vous pouvez faire pour vous défendre, et comment les choses peuvent se passer. » Ceux-là parfois, ont la tristesse. Ca se voit à l’œil nu. La tristesse du fond du ventre, qui vient quand on a senti le froid obscur du désespoir d’un frère. Ils ont la hargne jusqu’à faire chier le préfet de l’aube à l’aube, le week-end et les jours fériés. Ils ont la solidarité, à garder leur téléphone portable d’urgence sur leur table de nuit. « Si jamais ils mettent monsieur Allouche dans l’avion pendant la nuit… il faut qu’il puisse m’appeler… ça peut être à 3 ou 5 heures du matin… non, vraiment, je dois rester branché, je ne peux pas faire autrement ».

Il y a ceux qui arrivent dans le bureau à 9 heures du matin, le visage endormi, bouffi par la nuit, et qui nous font nous demander comment on dort quand on ne voit pas demain. Ceux qui viennent discuter de l’Histoire des relations entre le Mali et la Côte d’Ivoire avec vous dans le bureau, quand vous avez un peu de temps libre. Ceux qui sont prostrés. Ceux qui ont été tabassés. Ils arrivent dans la zone de vie, une marque de ranger trônant sur leur torse. Ceux que les flics ont sortis du lit conjugal, laissant leur femme sans voix, sans geste et sans famille. Ceux qui téléphonent à leurs enfants : « Tu travailles bien à l’école, hein ? Papa ne sait pas quand il va revenir à la maison, mais tu travailles bien… » Il y a ceux dont on se dit, pendant qu’il nous raconte comment leur femme a été coupée en rondelle par les rebelles, « purée, qu’il est beau, ce mec ! ». Il y a ceux qui s’occupent de la santé des retenus et qui leur filent des cachets abrutissants pour que l’embarquement se passe plus calmement. Ceux qui font une grève de la faim tellement ils ont à perdre. Il y a ceux qui nous agacent sans qu’on sache pourquoi. Ceux qui attrapent des boutons sur toute la figure dès le premier jour, à cause de l’angoisse. Ceux dont la libération nous fait monter les larmes, tellement on a eu peur avec eux, tellement on s’est mobilisé du cerveau, du temps et de l’âme. Y’a ceux qui ont été traducteur officiel de la préfecture au tribunal, et qui se retrouvent devant le même tribunal pour leur propre expulsion, quelques mois après la fin de leur contrat. Le juge dit « on n’a pas besoin d’interprète aujourd’hui monsieur, vous pouvez rentrer chez vous ». Eux ils répondent « non mais aujourd’hui c’est moi qui suis expulsé, monsieur le juge ». Le juge a deux secondes de perplexité, puis organise les choses dans sa tête pour que tout cela ait l’air normal.

Ceux qui n’ont personne à appeler pour prévenir qu’ils sont enfermés. Ceux qui ont marché des milliers de kilomètres et qui sont en France depuis à peine quelques jours. Il y a des ingénieurs, des vendeurs de pneus. Des ouvriers, des sociologues, des fils de Président. Des circassiens. Il y a ceux qui sont en danger, en tristesse ou en colère. Ceux qui sont en perplexité. Y’a ceux qui trouvent qu’on ne fait rien pour eux, qu’on les abandonne à leur insoutenable sort. Y’a ceux qui payent 3000 euros un avocat véreux qui ne viendra jamais au tribunal pour les défendre.

Là-bas, il y a ceux qui gravent le numéro de téléphone de leur avocat à l’ongle sur leur savon, parce qu’ils n’ont pas droit à du papier et à des stylos. Ceux qui sont chiants, à faire le contraire de ce qu’on leur explique, ceux qui ont fait des trucs tellement dégueulasses dans leur vie qu’on n’ose même pas se demander s’il faut les défendre ou pas. Ceux qui ne sont choqués de rien, sauf du fait de devoir demander un nombre précis de feuilles de papier toilette à des policiers, pour pouvoir aller chier. Ceux qui ont refusé trois fois d’embarquer et qui ont le nez pété, tellement ils ont dû bagarrer avec leurs muscles et leur volonté. Ceux qui vous draguent. Ceux qui arpentent la cour de promenade de long en large à grande vitesse. Vous le savez, vous, pourquoi ces mecs marchent aussi vite comme ça, en aller-retour permanent, alors qu’ils n’ont rien d’autre à faire qu’attendre ? Il y a ceux qui ont des cernes le lendemain de leur arrivée. Ils ne sont pas encore habitués au comptage de nuit : toute les demi-heures, un flic vient les réveiller en leur braquant une lampe de poche sur le visage. Numéro 798, t’es là ? Ils sont empêchés de dormir, torturés. Il y a ceux dont la famille se met à hurler dans la salle d’audience du tribunal de grande instance. Ceux qui sont libérés une heure avant leur vol : le « ouf » qu’on pousse dans ces-cas-là renferme des mondes. Il y a ceux dont la situation n’est pas exceptionnelle, dont on a oublié le nom, et pour qui on n’a rien pu faire.

De cela nous pouvons témoigner.

On me dit que demain, je serai dehors. Mais moi… je sais bien que je serai encore dedans même quand j’aurai passé la frontière pour la dernière fois. Je serai encore dedans, tant que je chercherai les mots du témoignage, tant que je chercherai le chemin sur lequel les transmettre.

Demain, c’est le dernier jour. Une libération pour un soudanais du sud Darfour par la Cour Européenne des Droits de l’Homme se profile pour la fin de la matinée. Ce sera une belle journée.

À 18 heures, j’irai déposer tous les dossiers, les jurisprudences, les recours, dans les locaux de la Cimade. Et sans jamais oublier les nuits d’où poussent ses ailes, sans oublier la main de chaque Homme qu’elle a saisie ici, elle les rangera dans les armoires qui la constituent, dans son identité non identifiable et continuera à marcher avec… tant que nos frères marcheront.

Un intervenant de la Cimade

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