Dans de récentes discussions, il a été question de remplacer la dénomination « droits de l’homme » par « droits humains », dans le louable souci d’y intégrer les femmes.
Bon, je vais encore m’attirer les foudres d’Emelire et de ses copines féministes… mais… je me risque.
La langue française, comme beaucoup de langues, distingue des genres dans les noms qu’elle utilise : genre masculin et genre féminin. Certaines langues ajoutent un genre neutre. Pour la plupart des noms, le genre n’a rien à voir avec le sexe. On dit un couteau et une fourchette, un opéra et une symphonie, une imprimante et un ordinateur, sans aucune référence au mâle et à la femelle… On pourrait inverser ces genres sans aucune difficulté et d’autres langues le font.
Lorsque les noms désignent des êtres vivants, dans certains cas, le genre du nom est décorrélé du sexe de la bête (une souris, une grenouille désignent à la fois le mâle et la femelle, un écureuil, un merle désignent à la fois la femelle et le mâle) ; dans d’autres cas, on distingue deux noms (le taureau et la vache, le coq et la poule, le cochon et la truie…) pour désigner le mâle et la femelle. Dans ces cas-là, le genre du nom coïncide avec le sexe de l’animal.
Pour l’espèce humaine, il existe un terme générique « Homme » (que l’on écrit souvent avec un H majuscule) désignant l’être humain, mâle ou femelle, pour le distinguer du kangourou, mâle ou femelle, ou du rhinocéros laineux, mâle ou femelle. Lorsqu’on dit que le guépard court plus vite que l’homme, la comparaison ne se réduit pas aux mâles de ces deux espèces. Lorsqu’on dit qu’avant de construire des maisons, l’homme habitait dans des cavernes, cela ne signifie pas qu’il laissait la femme dormir dehors. Lorsqu’on dit que l’homme descend du singe, cela comprend le mâle et la femelle, à la fois pour l’homme et pour le singe ; cela ne signifie pas que l’homme mâle est un descendant du singe mâle uniquement, ni que la femme vient d’ailleurs.
Et à l’intérieur de l’espèce humaine, la subdivision selon le sexe distingue l’homme, mâle, et la femme, femelle.
Cette particularité (certainement regrettable) de la langue, qui utilise le même nom pour le mâle et pour l’espèce, se retrouve pour d’autres animaux. Dire d’un vétérinaire qu’il est spécialiste des chats ne signifie pas qu’il ne soigne que les mâles. De même qu’un spécialiste des souris ne s’occupe pas que des femelles. Et pour le cheval, qui dispose d’un féminin spécifique (la jument), on parle de « fer à cheval » à la fois pour le mâle et la femelle. On n’a jamais posé de « fer à jument » sur le sabot d’un cheval femelle…
Je reconnais que cet usage du même mot pour désigner à la fois une espèce et le mâle de cette espèce prête à confusion et n’est certainement pas innocent et fortuit. Il vient à l’évidence, pour l’homme au moins, des temps, pas si lointains, où l’on estimait que la femme n’avait pas d’âme, pouvait s’acheter ou se vendre au même titre que la table ou la vache, et ne pouvait, bien évidemment, ni participer aux discussions, ni voter, ni disposer d’un carnet de chèques.
Mais cet usage n’est pourtant pas très exceptionnel : on trouve assez fréquemment dans notre langue (et dans d’autres) des homonymes ou, plus précisément, des homographes (ferme-ferme, livre-livre, mode-mode, son-son, amer-amer, faste-faste…) qui désignent deux notions différentes sous la même orthographe.
L’idéal serait alors de trouver un nom différent de « homme » pour désigner l’espèce humaine. Mais d’ici que ce terme soit entré dans la langue, il risque de couler beaucoup d’eau sous les ponts !
Quoi qu’il en soit, et en ce qui me concerne, j’estime que, s’il faut trouver un substitut à « droits de l’homme », quelque chose comme « droits de l’être humain » serait largement préférable à « droits humains ». L’expression « droits de l’homme » comporte un génitif qui indique une appartenance, ce que « droits humains » ne signale pas.
D’ailleurs, dirait-on les « droits animaux » à la place des « droits de l’animal », les « droits féminins » à la place des « droits de la femme », ou les « droits enfantins » à la place des « droits de l’enfant » ?
-