Principe anthropique, science et religion
J’ai écrit le texte suivant pour l’excellent mensuel du protestantisme libéral : « Évangile et liberté ». Il a été publié dans le numéro 195 (janvier 2006) de ce journal.
À l’occasion d’une visite sur un site créationniste qui m’a passablement irrité, je crois utile de le publier à nouveau ici.
On trouvera ici une autre contribution intéressante à ce débat.
Le « principe anthropique » (du grec anthropos, homme) est loin de faire l’unanimité chez les scientifiques ! Selon ce principe, l’évolution aboutissant à l’homo sapiens suppose tant de coïncidences extraordinaires pour qu’apparaissent successivement les étoiles, la Terre, la vie, puis l’homme et la conscience, qu’il devait nécessairement y avoir au commencement une orientation, voire un projet : l’homme. L’Univers semble avoir été réglé avec une précision extraordinaire pour que la conscience apparaisse.
Avec une vision diamétralement opposée, Jacques Monod, prix Nobel de physiologie et médecine en 1965, écrit dans Le hasard et la nécessité : « L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé par hasard. »
Le principe anthropique veut répondre à la question « pourquoi ? », alors que la science ne répond qu’à la question « comment ? ». La science ne peut se construire que sur des hypothèses que l’on peut tester et vérifier. Sinon, on reste dans le domaine de la magie, de la divination et de la superstition.
Il ne faut pas confondre les effets et les causes. Le raisonnement seul ne permet pas d’affirmer que c’est parce que l’homme existe maintenant que les conditions de son existence sont apparues avant lui, mais plutôt que l’existence de l’homme est possible aujourd’hui parce que certaines conditions ont été réalisées dans l’Univers auparavant.
« L’extraordinaire précision » avec laquelle sont « ajustées » les constantes physiques est un mauvais argument. Notons que les termes utilisés sous-entendent déjà par eux-mêmes l’existence d’un créateur qui, au commencement, introduit intentionnellement et avec soin le futur dans le présent. Mais n’importe quel modèle d’Univers que nous pouvons imaginer (et qui aurait pu exister) présente, lui aussi, d’autres constantes physiques « extraordinairement précises », ni meilleures ni pires ! Certains de ces modèles auraient pu aboutir à une autre forme de vie, utilisant par exemple le silicium à la place du carbone.
L’irritation de beaucoup de scientifiques à propos du principe anthropique vient de ce qu’il est exposé par des scientifiques avec une argumentation souvent complexe qui cherche à faire croire que la plus extrême pointe de la recherche en confirme la validité. Trinh Xuan Thuan, par exemple, découvre Dieu dans l’évolution de l’Univers. C’est son droit le plus strict, mais sa qualité d’astrophysicien n’a rien à y voir. Certains peuvent alors s’imaginer que l’on a découvert une preuve scientifique de l’existence de Dieu. Il y a là un abus d’autorité. Les équations mathématiques ne peuvent expliquer ni la beauté d’une cantate de Bach, ni le principe anthropique.
Rien n’empêche de croire au principe anthropique comme on peut croire à Dieu. Mais est-il nécessaire (ou simplement utile) de passer par le premier acte de foi pour arriver au second ?
Et il convient, dans tous les cas, de séparer soigneusement les domaines de la croyance et de la connaissance.
Actuellement, l’« intelligent design » (le « dessein intelligent ») se développe très rapidement aux États-unis, et commence à arriver en Europe. Cette présentation, qui reprend à son compte les idées du principe anthropique et s’oppose au darwinisme, n’est qu’une version adoucie du créationnisme et du fondamentalisme.
Ce n’est pas la valeur « très précise » de la charge de l’électron qui est surprenante, c’est l’existence même de l’électron et de sa charge. L’extraordinaire grâce des mouvements du chat, la beauté des lumières d’un coucher de soleil sont bien plus étonnantes que la « fantastique précision » de l’énergie de liaison de l’atome d’hydrogène.
Choisir le principe anthropique, c’est répondre à la question de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Le scientifique n’a aucune réponse. Il ne peut que s’étonner avec Einstein : « Ce qui est incompréhensible, c’est que l’Univers soit compréhensible ! »
–***–
Peut-on trouver esprits plus religieux que Spinoza et Kant ? Pourtant le premier s’est opposé à toute vision anthropomorphique de Dieu et a affirmé que si une vérité réligieuses était contraire à la scienc, il fallait choisir cette dernière (il faudrait que je cherche le texte exact - dans le Traité théologico-politique ?) et l’essentiel de l’argumentation de la Critique de la raison pure vise à démontrer l’impossibilité d’inférer quoique ce soit de l”existence de Dieu et sur la question de savoir s’il a créé ou non l’univers… faillite de la métaphysique : les seules vérités démontrables ne peuvent l’être au-delà de l’expérience tangible et reproductible (scientifique).
Mais aussi curieux que cela puisse paraître c’est la philo qui m’a ramenée vers la foi (mais critique, of course ! je ne suis d’ailleurs pas pour rien l’arrière-petite fille d’un pasteur presbytérien…
Commentaire par Kamizole — Lundi 6 août 2007 @ 8:46
A propos du concept de Dessein Intelligent
Le concept de Dessein Intelligent (ID en anglais) est à tort souvent lié à Dieu et au créationnisme, en opposition avec le darwinisme et l’évolutionnisme. Nous sommes là en réalité face à un vieux débat philosophique transposé cette fois de l’homme à l’univers : la difficile et sinon impossible distinction entre l’inné et l’acquis. Mais le lecteur de mes pages http://controlled-hominization.com/index_fichiers/page0010.html conviendra peut-être que cet affrontement est stérile.
En tant que matérialiste, je pense que l’évolutionnisme n’est pas en contradiction avec toute conception d’ID et qu’une synthèse est même possible.
Si la plus grande complexité d’une structure ne pourrait exclure l’évolutionnisme, la science ne pourrait non plus rejeter toute idée d’intervention intelligente dans l’évolution de l’univers, du moins à certaines étapes du processus. Après tout, l’homme lui-même est déjà un acteur local dans cette évolution, acteur qui s’est sans doute montré peu intelligent jusqu’ici (réchauffement planétaire, sciences de la vie, sélection et disparition d’espèces…). Mais il pourrait être conduit à jouer un rôle bien plus grand s’il parvient à survivre (dispersion de la vie dans le cosmos, « terraformation » de planètes, « planètes » artificielles, êtres artificiels…). C’est déjà là l’ébauche d’un dessein intelligent qui n’a pour limite que notre capacité de survivre. Nous serions sans doute déjà considérés comme des dieux par nos ancêtres du Moyen Age, et nous serions de même tentés de considérer nos descendants comme des dieux si nous pouvions revenir sur notre planète dans quelques centaines ou quelques milliers d’années.
Par son refus de considérer l’hypothèse que l’intelligence ait déjà pu jouer un rôle significatif dans l’évolution de l’univers, l’homme tient en fait pour acquis qu’il est l’être le plus avancé à avoir vu le jour. C’est au fond une autre façon de se placer encore une fois au centre de tout, comme avec la Terre avant Galilée. Cet anthropocentrisme n’est pas très rationnel.
Tout en restant dans un cadre évolutionniste, le concept d’ID pourrait pourtant au moins s’appliquer pour l’homme futur, s’il parvient à survivre suffisamment longtemps pour pouvoir jouer un rôle non négligeable dans l’évolution de la vie dans ce système, dans la galaxie, et pourquoi pas davantage. Et il pourrait également s’appliquer pour d’éventuels ET plus avancés qui nous auraient précédés dans ce rôle, qui pourraient par exemple, grâce à leur science, y jouer déjà un rôle significatif, même s’ils sont eux-mêmes nés du hasard.
Sans vouloir remonter à un dieu toujours problématique, l’intelligence, même née suivant les lois du hasard, est trop catégoriquement ignorée dans l’évolution de l’univers, et ce refus relève à mon avis plus de la foi dans la solitude de l’homme dans l’univers que de la vraie science. Même si le concept d’ID n’a jamais été mis en œuvre par d’autres êtres dans cet univers, pourquoi serait-il interdit à l’homme de vouloir le prendre à son compte un jour ? Il ne s’agit sans doute là que d’hypothèses, mais la science progresse ainsi, et il ne serait pas scientifique d’en exclure une qui pourrait être tout à fait vraisemblable. L’ID est un peu trop facilement écarté et ridiculisé actuellement, un peu comme la dérive des continents naguère, et bien d’autres concepts encore…
Benoit Lebon
Commentaire par Lebon — Mercredi 22 août 2007 @ 16:41
Dans « dessein intelligent », il y a « intelligent », effectivement, mais il y a aussi « dessein »…
Le « dessein intelligent », tel qu’il est en général présenté, ne consiste pas simplement à dire que la vie douée d’intelligence joue un rôle dans l’évolution de l’univers (ce que personne ne peut nier, et ce qui est totalement compatible avec l’évolutionnisme).
Le problème est que les tenants du « dessein intelligent » proclament plutôt que la vie intelligente ne peut exister actuellement QUE parce qu’une intelligence supérieure (et tout le monde pense alors à Dieu bien qu’en général il ne soit pas nommé précisément) l’a voulu ainsi depuis l’origine de l’univers. Ce qui limite l’évolutionnisme à ce que cette intelligence supérieure veut bien en accepter. Et c’est cela qui est inacceptable d’un point de vue scientifique.
La science ne rejette pas « a priori » l’intervention d’une intelligence dans l’évolution de l’univers. Mais elle ne peut accepter que l’on considère cette intelligence comme indispensable pour expliquer l’état actuel de l’univers. Le dessein intelligent semble s’émerveiller de ce que le monde soit si bien réglé « pour » que l’homme puisse exister. Alors que, simplement, si le monde n’était pas bien réglé, il n’existerait pas et personne ne s’en étonnerait.
Commentaire par Jean-Luc — Mercredi 22 août 2007 @ 21:26
L’oeuf d’univers et l’’hypothèse d’une programmation
D’accord avec Jean-Luc sur le vocabulaire, mais cette confiscation de l’appellation dessein intelligent m’irrite. Pour le reste, c’est moins évident.
La QUESTION reste en effet toujours la même depuis Shakespeare et même avant : être ou ne pas être. Une existence universelle ne pourrait se réduire à notre seul univers fini, car alors, cet univers serait magique. La science qui préfère les comment aux pourquoi ne pourrait faire mine d’ignorer cette question : comment, par quelle génération spontanée une telle concentration d’énergie aurait-elle pu s’accumuler dans un œuf d’univers plus petit qu’un atome pour déclencher ce fameux Big Bang ? Si la célèbre métaphore de la montre trouvée menant à l’horloger est inappropriée pour contester une évolution pure et dure, celle de l’œuf d’univers est sans doute mieux adaptée : lorsque l’on trouve un œuf d’univers comme celui du Big Bang, on peut en déduire qu’un oiseau est passé par là, et qu’il s’agit en plus d’un oiseau qui a été fécondé. Il est étonnant qu’on ne parle jamais de Paradoxe pour cet oeuf extraordinaire! Puisqu’il échappe aux lois habituelles, il est naturel d’avancer une hypothèse qui sorte des sentiers battus, comme ce fut le cas avec le paradoxe EPR pour la relativité. Car l’évolution pure et dure peut expliquer l’apparition de la vie, pas celle de cet oeuf, et une recherche rationnelle pourrait apporter des éléments de preuve à l’hypothèse d’une explosion déjà programmée, comme il est dit sur mon site http://controlled-hominization.com L’hypothèse d’une programmation est la plus vraisemblable, et elle aurait alors bien été indispensable pour la naissance de notre univers, sinon pour celle d’un univers infini. Sinon quoi ? Que la science en avance donc une autre !
Quant à la nature de cette programmation, il appartient à la science de l’explorer. On dira qu’on ne fait là que remonter le problème d’un étage : comment serait né le programmeur ? Mais la science elle-même progresse ainsi, n’éclairant que les étages inférieurs de la connaissance avant de s’aventurer dans des escaliers toujours ténébreux. Le matérialiste que je reste pourrait à ce propos timidement avancer qu’un univers infini serait déjà moins magique que notre univers fini, car ce programmeur pourrait encore être né du hasard dans son monde. Cette hypothèse d’un nombre infini d’univers (ou d’un univers infini) est d’ailleurs avancée par de nombreux scientifiques.
La similitude observée dans le monde de la matière entre l’infiniment petit et l’infiniment grand pourrait bien se retrouver dans le monde de la conscience entre l’homme et l’univers. Une démarche purement scientifique pourrait très bien conduire à une synthèse indispensable d’un dessein intelligent et d’une évolution qui ne serait pas pure et dure pour expliquer l’état actuel de notre univers.
Benoit Lebon
Commentaire par Benoit Lebon — Vendredi 24 août 2007 @ 16:39
Merci pour ces précisions. Je pense que nous sommes – en gros – d’accord. La science (à laquelle je tiens !) n’a pas d’objections à ce qu’on imagine un créateur à l’œuf d’univers. Elle s’arrête au temps de Planck (10E-43 s) et ne peut pas actuellement remonter plus tôt.
Ce n’est pas contre ces idées que j’ai des objections, mais contre celles des gens qui prétendent que Dieu a créé la Terre, l’homme, les vaches et les dinosaures il y a 5 500 ans, conformément ( ?) à ce qu’en dit la bible. Ces gens, que l’on appelle créationnistes, essaient depuis peu de contourner les objections scientifiques à leurs élucubrations en prenant un chemin un peu détourné qui consiste à s’émerveiller de la perfection de l’univers actuel, et à en déduire (quasi « scientifiquement » !) qu’il n’a pu être créé que par une intelligence supérieure.
Je refuse de « déduire » l’existence d’une intelligence supérieure de la « grande précision » des constantes physiques. Je crois à une intelligence supérieure, c’est un acte de foi qui n’a rien à voir avec la science.
Si un jour l’existence de Dieu était scientifiquement démontrée, il ne pourrait plus être un objet de foi ; il ne serait qu’un des multiples objets dont l’univers est rempli, au même titre que l’océan Atlantique, Saturne ou les kangourous, et on pourrait le mesurer et le décrire scientifiquement (dimension, masse, couleur, odeur, lieu d’habitation et maladies diverses…).
Serait-il encore Dieu ?
Non.
On ne « croit » pas aux kangourous. On sait qu’ils existent et on les étudie scientifiquement.
Commentaire par Jean-Luc — Vendredi 24 août 2007 @ 22:14
Un modèle gigogne de conscience universelle
On ne pourrait certes « déduire » l’existence d’une intelligence supérieure de la « grande précision » des constantes physiques. Mais tout comme des lacunes de la théorie de la gravitation devaient être résolues par la relativité, le darwinisme pourrait lui aussi résoudre certaines lacunes évidentes en évoluant vers une nouvelle théorie de l’évolution qui l’intègrerait. On pourrait dans une démarche scientifique et darwiniste déduire une probabilité d’existence d’un être supérieur qui se rapprocherait un peu plus de l’homme que le Dieu traditionnel :
Si cet être existe, il se cache tout comme d’autres voyageurs interstellaires éventuels. Il pourrait bien être le premier ET du Paradoxe de Fermi, des êtres indétectables malgré une forte probabilité statistique d’existence. Et comme je pense l’avoir démontré dans mon site, l’homme lui-même devrait bientôt prouver son souci de sauvegarder l’intelligence universelle en hominisant en apartheid cosmique une nouvelle espèce issue de primates, rejoignant ainsi les ET…
Un univers de conscience de modèle gigogne apparaît alors dans lequel chaque poupée russe n’est certaine que de l’existence des poupées qu’elle porte en son sein et dont elle contrôle discrètement l’évolution, sans jamais pouvoir affirmer qu’elle ne se trouve pas elle-même dans une poupée gigogne encore plus grosse qui la contrôlerait tout aussi discrètement. Toujours à la recherche de poupées pareillement avancées avec lesquelles il lui faudrait faire alliance et synthèse pour survivre et sauvegarder toujours mieux l’intelligence, chacune des poupées gigognes pourrait prétendre être la première sans jamais vraiment cesser d’en douter. Et la première poupée elle-même ne cesserait de douter de sa position d’avant-garde qu’après une éternelle solitude dans un univers qu’elle aurait enfin maîtrisé, prête alors pour l’éventuel déclenchement d’un nouveau Bang qu’elle pourrait programmer, même si elle est elle-même née des lois du hasard.
S’ils s’inscrivent parfois « comme en négatif », un certain nombre d’éléments viennent conforter un tel modèle de survie de l’intelligence basé sur l’apartheid cosmique et la synthèse :
1) L’intelligence devrait être protégée suffisamment longtemps pour survivre contre d’éventuels prédateurs cosmiques plus avancés, et l’intelligence humaine l’a été.
2) Notre science et notre technologie permettraient déjà l’hominisation en apartheid cosmique d’une nouvelle espèce intelligente issue de primates.
3) Une colonisation cosmique de type terrestre serait prédatrice et autodestructrice. La suivie de l’intelligence requiert une harmonie qui semble exister dans l’univers.
4) Une synthèse de l’intelligence terrestre est déjà engagée avec la mondialisation.
5) Comme la poupée du modèle, l’homme doute et doutera probablement toujours même s’il s’engage dans cette évolution.
Benoit Lebon
Commentaire par Lebon — Mercredi 29 août 2007 @ 15:29
Sommeil, livre profond de l’ignorance
La nuit d’un autre jour
Dont la force est immense
Dormir, de ne plus voir devant
Ni d’entendre raison
Quand le corps est rompu
Maman le porte en elle
Souvenir d’a-tension?
La nuit Dieu croit en moi, peut-être.
Ou bien croît-il en moi?
Et je rêve tous-jours
Conscience de l’ailleurs
Cet autre Cet avant
Ou bien de Cet après
Ne prie pas
Pour le repos de l’âme
Dors du juste soleil
Et d’eau pure et de sève
Et d’être ne pas être
Commentaire par Bernard — Mardi 4 décembre 2007 @ 7:40